Le soldat pris l’homme en croupe et partit au galop alors que la troupe de poursuivants descendait à bride abattue sans prendre garde aux rochers saillants qui émergeaient sur le chemin. Arrivés sur la plage le soldat piqua son cheval pour qu’il saute dans l’embarcation qui fila aussitôt vers la goélette qui avait déjà tendu sa toile.
On eut à peine le temps de sauter sur la lame noire qui fendait déjà l'air au-dessus des vagues. La goélette, pareille à un oiseau blessé, prit la mer avec une vigueur qui fit craquer les mâts et mugir la toile. Les cavaliers, lancés comme une nuée de fauves, dévalèrent la grève; quelques-uns cherchèrent à grimper à l'avant, mais la mer, complice, arrondit ses épaules et renvoya contre les rochers ceux qui n'avaient su mesurer ses colères.
À bord, la capitaine — une femme à l'œil clair et au geste prompt — claqua la langue. « Tenez bon ! » cria-t-elle, et ses hommes obéirent comme des vagues obéissent au vent. Le manteau retira sa capuche; ses traits, nets et graves, signaient une naissance où brûlait la fierté d'une lignée. « Regardez, » dit‑il au soldat, ouvrant le parchemin. L'ancre et la couronne n'étaient point un dessin: c'était un brevet royal, un commandement remis en secret à l'homme qui, le moment venu, sauverait la mer et la couronne.
« Vous m'avez sauvé la vie, » ajouta-t-il. « Vous avez sauvé la mer. » Le soldat balbutia un refus, mais la mer, qui sait reconnaître ses serviteurs, souffla sur la réponse: un nom prononcé comme un serment, une charge qui fit tomber la poussière des jours sur son âme.
Les poursuivants, impétueux, s'échoueront sur les calanques; la goélette, portée par un vent sudden, fila vers l'horizon où le ciel, longtemps bas, commençait enfin à s'éclaircir. Le soldat, la main sur la barre, sentit pour la première fois que la mer n'était pas seulement un chemin de fuite, mais un destin. Et tandis que la côte s'effaçait en une dentelle, la voile sombra dans la lumière naissante comme une promesse tenue.