Charles
Apprenti Jouteur
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Alexandre Dumas
Grand Maître Jouteur
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Le ciel était bas et lourd surprenant le soldat qui n’avait jusqu’ici pas vu un nuage. La poussière retombait sur le sol et le cheval écumait dans son galop désespéré.
Il dressa enfin la main, arrachant les rênes comme un capitaine tire la barre au moment où l’ouragan prend le navire. Le cheval trembla, souffla, puis se calma sous la voix sèche du soldat. Autour, la montagne s’était faite théâtre : roches noires, pins tordus, et, plus bas, l’éclair d’une mer inconnue qui réfléchissait le ciel bas comme un miroir brisé. « Qui va ? » cria le fuyard, le cœur battant contre sa poitrine comme un tambour de siège. Une silhouette, haute, un manteau battant comme une voile, répondit sans avancer : « Celui qui sait lire entre deux tempêtes. » Un rire sec fendit l’air ; une main brilla, une lueur de métal. Le soldat sentit sous son gilet quelque chose qui brûlait d’une importance plus grande qu’une vie : un parchemin, plié, scellé. « Donnez-le, » dit la voix, plus calme que la mer. « Jamais ! » répliqua l’homme, mais son regard, levant vers le rivage, cherchait une embarcation, un salut, une échappée. Derrière la crête, des sabots résonnaient à toute vitesse — preuve que la poursuite n’avait pas renoncé. Le visiteur fit un pas, l’ombre d’un sourire sur les lèvres. Et, tandis qu’un premier éclair zébrait le ciel, il abaissa lentement le bras.
Le soldat tira sur les rênes d’un coup sec. Son cheval se cabra et, fouettant l’air de ses sabots, retomba lourdement sur l’homme au manteau. La dague tomba avec un bruit métallique qui sembla résonner à travers les calanques rouge sang.
Le manteau se plissa, le visage de l’homme resta incliné, mais sa voix, quand elle sortit, avait la douceur tranchante d’une lame : « Prenez-le, mais écoutez-moi. » Le soldat, la main tremblante, défit le cachet de cire noire ; il y trouva un petit dessin — une ancre surmontée d’une couronne — et, dessous, quelques mots griffonnés : « À qui sauvera la mer. » Un juron monta de la crête : des cavaliers ! Le vent apporta l’odeur salée d’une houle loin mais pressente, comme un appel. Le blessé releva la tête, ses yeux flamboyaient d’une reconnaissance étrange. « Vous ne savez pas ce que contient ce papier, » souffla-t-il, « ni ce que vaut la mer quand un roi la convoite. » Derrière eux, la falaise craqua, un bruit de porte ancienne qu’on ouvre. Le soldat songea à sa fuite, au bateau possible en contrebas, aux sabots qui approchaient. Il leva la tête vers le ciel, déjà chargé de nuées, et dut choisir : fuir avec le secret ou mourir pour le garder. — Nous n’avons plus le temps, dit l’homme d’une voix qui n’admettait pas la peur. Suivez-moi, ou nous serons tous engloutis. Une voile sombre se dessina, tout au bas, au milieu des embruns.
Le soldat prit l’homme en croupe et partit au galop alors que la troupe de poursuivants descendait à bride abattue sans prendre garde aux rochers saillants qui émergeaient sur le chemin. Arrivés sur la plage le soldat piqua son cheval pour qu’il saute dans l’embarcation qui fila aussitôt vers la goélette qui avait déjà tendu sa toile.
La goélette prit la mer avec une vigueur qui fit craquer les mâts et mugir la toile. Les cavaliers dévalèrent la grève ; quelques-uns cherchèrent à grimper à l’avant, mais la mer, complice, arrondit ses épaules et renvoya contre les rochers ceux qui n’avaient su mesurer ses colères. À bord, la capitaine claqua la langue. « Tenez bon ! » cria-t-elle, et ses hommes obéirent comme des vagues obéissent au vent. Le manteau retira sa capuche ; ses traits, nets et graves, signaient une naissance où brûlait la fierté d’une lignée. « Regardez, » dit‑il au soldat, ouvrant le parchemin. L’ancre et la couronne n’étaient point un dessin : c’était un brevet royal, un commandement remis en secret à l’homme qui, le moment venu, sauverait la mer et la couronne. « Vous m’avez sauvé la vie, » ajouta-t-il. « Vous avez sauvé la mer. » Le soldat balbutia un refus, mais la mer, qui sait reconnaître ses serviteurs, souffla sur la réponse : un nom prononcé comme un serment, une charge qui fit tomber la poussière des jours sur son âme. Les poursuivants s’échoueront ; la goélette fila vers l’horizon où le ciel commençait enfin à s’éclaircir. Le soldat, la main sur la barre, sentit pour la première fois que la mer était un destin. Et tandis que la côte s’effaçait en une dentelle, la voile sombra dans la lumière naissante comme une promesse tenue.