Armakan
Grand Maître Jouteur
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Jules Verne
Grand Maître Jouteur
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Je courrai comme un dératé dans les souterrains de la forteresse de Namur, la peur au ventre. Je finis par arriver dans la casemate la plus ancienne de l'édifice. Je savais que je n'y serais pas en sécurité. Après tout, la citadelle avait été assiégée vingt-deux fois et avait succombé vingt-deux fois à l'envahisseur du moment. Une vraie histoire belge ! J'entendis des pas feutrés, plusieurs, en cadence, la cohorte me talonnait. Je repris mon souffle et repartis dans ma fuite désespérée.
Je n’eus que le temps d’apercevoir, dans l’ombre d’une voûte, une trappe ourlée de rouille. L’instinct me cria de m’y engouffrer. Mes doigts rencontrèrent un anneau froid ; le mécanisme, vieux mais robuste, céda avec un grincement plaintif qui sembla déclencher une rafale de pas. Autour de moi, la casemate exhalait l’odeur des pierres mouillées et du plomb ancien, et des gouttes perlaient d’une fissure, rythmes minuscules opposés à la cadence des poursuivants. Je basculai dans un boyau étroit, le corps comprimé, la lumière réduite à un mince faisceau qui découvrit, à ma stupéfaction, un long conduit ventilé menant vers la Meuse. Les voix se rapprochaient au-dessus de ma tête. Que cachait ce tunnel — voie d’évacuation, galerie d’amiraux d’autrefois, ou piège mortel inventé par les ingénieurs de la place ?
Un vrai lézard affolé à se tortiller pour avancer centimètre après centimètre. Je m'insultais de m'être tant laissé aller dans des plaisirs épicuriens. Mes grosses fesses se coinçaient tous les deux mètres, ma bidoche raclait le sol à l'instar d'une râpe à gruyère, mes poumons sifflaient comme une vieille locomotive, et mon cœur menaçait de rompre, mais la peur m'ôtait toute douleur. Le boyau en terre se changea en un boyau en bois et c'est là que je compris mon erreur. Le bois humide, pourri, céda sous mon poids et je m'écrasais sur une table en pierre, une sorte d'autel. Le choc me fit perdre connaissance quelques secondes et lorsque je rouvris les yeux, mon sang se figea de terreur !
Devant moi s’étendait une salle circulaire, voûtée de pierres noircies, au centre de laquelle trônait une machine immense — un assemblage de volants, bielles et soufflets de cuir, poli par des dizaines d’années d’efforts. Des tuyaux de plomb rayonnaient en éventail vers les murailles, et une lueur d’huile éclairait le cadran d’une sorte d’horloge pneumatique. Mais ce qui glaça mon sang, ce fut la silhouette accroupie près de la machine : un homme, la main sur une valve, le visage masqué de suie, dont les yeux me fixaient avec une tranquillité d’ingénieur confronté à l’épreuve. Derrière lui, dans l’ombre, d’autres silhouettes glissaient, silencieuses comme des remorqueurs dans la brume. Que cherchaient-ils sous Namur, et quel rôle jouait cette étrange mécanique ? Je dus mûrir un plan, et vite..
Mes yeux regardaient le plafond sans le voir. Je me mis à prier Dieu, à ce Dieu à qui l’on croit quand la situation est désespérée, à qui l’on dit « Pardon », à qui l’ont hurle « Aide-moi », à qui l’ont dit « Je te reconnais », à qui l’ont fini par céder ou a insulter. Un bruit mécanique emplit la pièce de cliquetis menaçants. Je tournais la tête et je compris enfin ! D’un coup un grand calme m’habitat, un réflexe de survie ou de fierté, voir de bêtise tout court, pensais-je. Je me relevais, décidé à vendre chèrement ma peau. Mais l’homme près de la valve fit un bond vers moi d’une telle rapidité que je fus incapable de réagir. Il fut si près de moi un instant que son haleine fétide manqua me faire vomir. C’est peut-être ce qui me sauva.
Son bond m’avait projeté sur le côté ; l’odeur m’avait rendu la gorge plus libre encore. J’aperçus, à sa ceinture, une clef anglaise noire de graisse — l’outil de son art. Dans un éclair, je compris la disposition des tuyaux : ce n’était pas une horloge mais une pompe à contrepoids, destinée à aspirer la Meuse et à ouvrir, par surpression, des vannes souterraines. Les hommes comptaient inonder la ville ou noyer des garnisons. Je me jetai sur la clef, la serrai à deux mains, et d’un mouvement brusque tournai la vis maîtresse. La machine, surpris, cracha un geyser d’air qui projeta l’agresseur contre la pierre. Les autres, étourdis, ne purent que glisser sur le sol humide. J’enfermai la valve, bloquant la manœuvre, puis fis sonner le tambour pneumatique relié aux sentinelles : un sifflement aigu déchira les voûtes. Les murs résonnèrent d’une course de bottes ; en quelques minutes, la garnison investit la salle. Les hommes furent maîtrisés, la forteresse sauve. Debout sur l’autel, au milieu des tuyaux et des volants, je sentis une confiance nouvelle : tant que l’esprit humain saura comprendre les rouages de ses instruments, nul péril n’est irrémédiable. Le soleil de Namur retrouva sa clarté sur les remparts, et moi, guéri de mes lâchetés, je jurai de ne plus jamais croire que le plaisir puisse vaincre le devoir.