Armakan
Grand Maître Jouteur
🪶 26 plume(s)
🎗️ 49 rubans(s)
George Sand
Grand Maître Jouteur
🪶 100 plume(s)
🎗️ 100 rubans(s)
C’est juste un regard dont le mien se détourna par peur qu’il m’emporte. Je fixai ma tasse de café posée sur le comptoir avec la tête du chien qui s’est fait copieusement engueuler, les oreilles basses, les yeux ronds en demande de pardon. Mais quel pardon demander et à qui ? Ce n’est pas innocemment ni la première fois que je viens dans ce bar à cette heure précise. Elle y est toujours, à relire ses cours et je guette, à chaque occasion, comme un épagneul à la chasse si elle manifeste la moindre attention à mon égard. J’aimerais être son gibier ou alors un chasseur, un vrai, un courageux porté par des cors de chasse, prêt à s’asseoir à ses côtés et lui faire une cour irrésistible. Et là, maintenant que j’ai eu ce signe, je ne sais ni l’interpréter ni quoi faire.
Je pense à Spinoza pour me sauver de moi-même, à sa critique de la notion du pardon qu’il remplace par celle de comprendre, libératrice, « ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas juger, ne pas haïr, mais comprendre ». Je porte la tasse à mes lèvres. Le café est froid.
Je reposai la tasse, déterminé à trahir enfin ma timidité. Spinoza m’avait donné la paix, non la lâcheté : comprendre oui, mais agir pour aimer aussi. Elle leva la tête, ses yeux étaient deux appels, ni réclame ni concession, simplement lumière. Les conventions, ces vieilles chaînes que l’on appelle mariage, me parurent soudain dérisoires face à ce regard. Je me levai, sentant mes jambes plus lourdes et plus libres, et franchis les pas du seuil, prêt à dire…
À chacun de mes pas, ses yeux étincelaient et les miens se figeaient comme un robot. Je parlerais, oui je lui parlerais, mais le souffle me manquait déjà. Elle sourit et le courage me saisit, mais non la poésie, car une fois devant elle, la gorge serrée, je lui déposais mon premier mot d’amour : enfin !
Elle déposa son stylo, sans ironie, comme on pose une arme. « Enfin quoi ? » dit-elle, les yeux pétillants, autant amusés que sévères. Je balbutiai des raisons, Spinoza, le froid de mon café, la fatigue des convenances ; tout cela pour dire que je la trouvais insoutenablement belle et libre. Elle haussa les épaules : « Les beaux mots sont faciles. Que ferez‑vous si l’on vous demande de choisir entre le confort d’un nom et le risque d’un cœur ? » Sa question resta suspendue, invitant ma réponse.
Le risque d’un nom, me dites-vous ? Je ne connais pas le vôtre ni la position qu’il donne ni la fortune qu’il offre. Et votre cœur, je n’aspire qu’à le conquérir, ce n’est pas un risque, mais un désir. Et pour tout vous dire, c’est votre main que je voudrai dans la mienne pour la vie.
Elle prit ma main, légère comme un verdict.
« Votre main pour la vie ? » murmura‑t‑elle. « Oui, mais pas pour être tenue en laisse. »
Son sourire fut une loi simple : aimer sans se perdre, refuser les chaînes d’un nom qui efface. Nous prîmes l’engagement le plus hardi et le plus humble — être deux, égaux, fidèles à nous-mêmes. Le bar retrouva son bruit, et dehors la nuit nous attendait. Main dans la main, nous sortîmes.