Armakan
Grand Maître Jouteur
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Fiodor Dostoïevski
Grand Maître Jouteur
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Dans les dernières phrases, il est écrit que votre commando, pour s’en sortir, a dû traverser une maison délimitant la frontière entre… le nom des pays est barré. Vous auriez été sept soldats à y pénétrer. Vous êtes le seul survivant.
Le juge fit silence.
« J’ai fixé mes pieds, deviné un trou béant. Si je plongeais à l’intérieur, je n’étais pas certain cette fois-ci d’en ressortir vivant. Mais j’avais tout brisé et perdu l’amour d’Hyiab. Mon destin était peut-être de rejoindre mes camarades morts dans cette maison du diable. J’ai regardé le magistrat sans le voir et des mots de douleur m’échappèrent. Le combat se fit dans la pénombre, au corps à corps. Seuls les cris, les râles de souffrance, le bruit des coups résonnaient. J’ai fait connaissance avec mon inhumanité. Elle vous brise l’âme. Comment arriver à l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas ressentie ? C’est un vide noir tapi dans le tréfonds de votre personne, de ce que vous croyez être. »
Je n’ai pas parlé de l’odeur encore — suif, moisi, un relent de renoncement ; la maison avalait les âmes. Quand j’ai frappé, mon bras n’était plus mien ; il accomplissait un acte dont je n’avais pas mesuré l’épouvante. Hyiab me tournait le dos ; il y avait dans son silence une accusation plus cruelle que n’importe quel coup. Pardonner ? Qui pourrait me rendre la face que j’ai perdue ? Le juge toucha sa plume. Un gémissement, faible, monta de l’encoignure, comme une réponse égarée…
Qui peut comprendre qu’il n’y a rien de plus facile que de tuer un homme. Il suffit d’une bonne raison ou d’un ordre ou de juste vouloir vivre, soldat ce sont les trois à la fois. Après, il ne s’agit plus de vivre mais de survivre en oubliant les visages de ceux que nos mains ont occis. Et lorsqu’en plus, l’être aimé s’est détaché de vous, l’on se reproche d’être vivant.
Je sentais l’ironie : vivre était devenu pire que la mort — un perpétuel châtiment. Le juge leva un sourcil, comme si l’on pût lire cela sur un visage. Je n’avais que la suie des cadavres sur la langue et la mémoire d’Hyiab, plus vive que toute blessure, me condamnant à une veille sans fin. Faut-il se faire prêtre, bourreau ou martyr pour expier ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que l’on porte en soi des tombes, et que la mienne…
... est grande comme un tombeau où mon âme misérable commence à pourrir.
Le juge frissonna. On eût dit qu’il sentait la putréfaction dont je parlais ; et pourtant personne ne recule plus loin de moi que je ne me suis moi‑même reculé. J’entendis ma voix devenir étrangère, comme si un autre parlât par ma bouche — un barbare affublé de remords. Que répondre ? Les lois ? Les prières ? J’avais appris que les mots ne colmatent pas les gouffres. Je me tus, et un rire sans joie monta, ce rire qui précède la confession ou la fuite. Qui jugera l’homme quand l’homme s’est déjà noyé en lui‑même ?
Le juge ouvrit le code pénal comme le prêtre la Bible, la génuflexion en moins. Les secondes s’écoulèrent comme des gouttes de pluie d’automne, lourdes, épaisses, froides. Je respirais son dilemme et la pitié me pris. Pauvre homme, juger son prochain est une sale besogne.
Il feuilleta, hésitant, comme si les articles lui brûlaient les doigts. Puis il leva les yeux, et je vis que la pitié n’était pas neutre : elle pesait. — Vous plaidez… involontaire ? demanda‑t‑il d’une voix trop basse.
Sa voix trembla ; l’échafaudage du droit vacillait devant une âme en morceaux. J’eus envie de lui dire que tout cela ne tenait qu’à un fil : une peur, un ordre, le regard d’Hyiab. Mais avouer, c’était livrer ma dernière honte. Je me tus, et attendis la sentence, le remords, ou un mot qui me détruirait.
Un murmure parcourut la salle d’audience. Je ne levai pas les yeux, elle était là. Des tremblements s’emparèrent de mon corps. Je n’arrivais pas à les maîtriser. Le juge s’inquiéta. J’avais la tête qui tournait. Je vomis la fin de l’histoire.
« À la fin, nous n’étions plus que deux. Dans le noir, le dernier combat eut lieu pendant qu’un orage éclatait. Lorsque mon poignard trancha la gorge de mon ennemi, un éclair me fit distinguer son visage. C’était l’un de mes camarades. Je me suis enfui en hurlant ». La douleur ressurgit de ce gouffre et je m’effondrai.
On me porta, non sans brutalité, sur un banc ; la salle tournait, les visages se fondaient en une seule bouche qui respirait mon crime. Elle s’avança, immobile comme une statue, et je crus la voir ployer sous le poids de ma faute — ou était-ce mon propre cœur qui fléchissait ? Le juge ordonna le silence ; un greffier murmurait des formalités. Tout cela n’était que voile et papier devant l’abîme où je tangue. Je sentis le goût du sang, le poignard glisser de ma pensée ; et lorsque, d’une voix qui n’était plus tout à fait mienne, quelqu’un demanda : « Avouez‑vous ? », je ne sus si je confessais au monde ou à moi‑même.