Armakan
Grand Maître Jouteur
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Emile Zola
Grand Maître Jouteur
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Victor Laboul, dit TVMT « Tout vite en Même Temps », surnom donné par ses collaborateurs, posa un pied sur le quai de la gare comme on plante un pieu dans un champ. Puis, nez pointu au vent, il chargea vers son rendez-vous tel un cavalier mongol s’en va occire l’ennemi, cette tripoté de clients armés de tableaux de bords et d’arguments business prêts à le niquer dans tous les sens.
Il entra, et la pièce se referma sur lui comme une gueule. Sa cravate, étroite, semblait stranguler sa volonté ; ses doigts, maigres et rapides, fichaient aux accoudoirs comme des ongles. Il parlait vite, trop vite, avec ces chiffres qui tombent telles des pierres, ces paillettes de rentabilité jetées au visage des pauvres. Autour de la table, des regards de vautours, des sourires qui sentent l’acide ; chacun prêt à arracher la proie. Victor sourit, dents blanches contre les hivers, prêt à livrer la bataille verbale, mais au fond de sa poitrine quelque chose cliquetait, la fatigue d’un homme qui a vendu son sommeil. Une voix s’éleva, basse, tranchante, et la négociation commença.
Une sourde sensation étreignit son cœur qu’il sentit s’effondrer dans son estomac pour revenir à son emplacement comme la boule d’un bilboquet qui remonte et tente de se raccrocher à son manche pour retomber, remonter, retomber, remonter dans un aller-retour incessant. Sa respiration s’accéléra, une douleur chercha son chemin dans son dos et des gouttes de sueur perlèrent sur son crâne chauve. Dans un réflexe de survie, il s’assit à même le sol, s’allongea sur le côté et entama un ballet de respirations et d’inspirations profondes pour ne pas sombrer. La « Faucheuse » s’accroupit à côté de lui et l’observa.
Autour, le murmure devint un bourdonnement métallique, comme une usine qui n’ose plus s’arrêter. La « Faucheuse » — une femme en tailleur, lunettes froides, clipboard serré comme une faux — l’observait avec l’œil clinique d’un chirurgien. Les néons jetaient sur son crâne des plaques de lumière blanches, la moquette sentait la colle et le café rassis. Victor sentit ses jambes de coton refuser l’ordre de se lever ; la pièce se fit balance où l’on pesait hommes et chiffres. Quelqu’un toussa, net, rituel d’ouverture. On attendait sa voix, son prix, sa chute.
Il ressentit alors l’affreux sentiment de n’être rien et de crever sans émouvoir son prochain. L'haleine fétide de la « Faucheuse » penchée sur lui, obligea Victor à se mettre en apnée. La douleur s’estompa, une lumière vive et blanche l’enveloppa comme l’auréole d’un saint. Il tenta une dernière respiration, des bruits de voix lui parvinrent, quelqu’un déboutonnait son manteau, sa veste, déchirait sa chemise, puis Victor s’envola.
On eut d’abord un flottement, puis un clic sec : la montre qui reprend ses aiguilles comme si rien n’eût cessé. La « Faucheuse » posa sa main sur son poignet, froide comme une pièce de métal ; elle leva les yeux, sans émotion, et dit d’une voix plate : « Plus de pouls. » Autour, des visages se refermèrent, des cravates se redressèrent. Un homme fouilla dans sa serviette, en tira un formulaire — « déclaration », « conformité » — et la réunion, comme un mécanisme, se remit en marche, laissant la dépouille étalée comme un outil usé qu’on va bientôt remplacer. Que faire du nom sur la fiche ?
Il rouvrit les yeux en grand un millième de seconde plus tard. Victor se retrouvait sur le plateau télé de la chaîne d’info continue, Dyabolah.tv.
La jeune femme face à lui changeait de visages toute les dix secondes, reproduisant ceux d’animatrices connues en train de commenter l’actualité. Mais l’un d’entre eux apparaissait, sans bouche ni nez ni traits avec deux yeux brillants comme des diadèmes et ses cheveux coiffés en forme de couronne. Les voix des journalistes étaient l’exacte réplique de ces professionnelles reconnues des médias, mais celle de la Sans-Visage était douce, envoûtante, redoutable, car on la devinait ciselée dans l’écrin des êtres appelés à guider ses semblables. À la droite de cette étrange femme, un vieux type à la barbe blanche, à la tignasse laiteuse et dense comme un buisson ardent. Son visage était ridé tel le fion d’un babouin. Un air las, un bide de sénateur posé sur les genoux, nu-pieds, vêtu d’une simple robe grise maculée de taches, il attendait, prostré devant son tour de potier sans âge avec un tas de terre glaise inerte.
Victor sentit son cœur battre comme une machine qu’on relance. Les projecteurs couvaient la scène d’une moiteur industrielle ; l’air empestait la poudre, le plastique chaud et le café brûlé. La Sans-Visage souriait sans lèvres, ses yeux-diademes luisaient, froids comme des monnaies. Le potier malaxait la terre sans force, modelant des idoles plates : les téléspectateurs, des gobelets vides. On façonnait des vies à l’usine de l’image. Victor voulut hurler, mais un micro grésilla et avala son cri. Que faire ?
Victor prit conscience de la présence d’un écran géant situé derrière l’animatrice. Des images défilaient, montrant un homme allongé sur un quai de la gare, entouré de secouristes, de touristes, d’agents de sécurité. En arrière-plan, en file indienne, une cohorte de travailleurs noirs équipés d’un gilet jaune se dirigeait vers le TGV arrivé pour le nettoyer. Le plan de caméra changea et zooma sur la victime au sol sur laquelle des électrodes venaient de lui être posées sur le torse. Son visage jaillit plein écran et Victor déglutit ! Il se reconnut et son teint cireux l’effraya. L’écran afficha de nouveau une vue panoramique de la scène où un pauvre gars jouait sa peau. En bas de l’image, le bandeau ou synthé « Alerte info » alpaguait le téléspectateur et lui ordonnait de prendre connaissance de l’importance de l’événement. Victor lut avec stupeur : « Le président du groupe informatique Lianet, Victor Laboul, entre la vie et la mort ». S’en suivait une ribambelle d’informations délirantes à son sujet le faisant passer de petit patron d’une PME à un Tycoon des affaires.
- Alors monsieur Laboul, comment en êtes-vous arrivé là ?
La sensualité de la voix le sortit de sa sidération. Les yeux en diadème le découpaient comme un scientifique observe ses lames de microscope pour découvrir le moindre secret de la moindre cellule.
Il voulut parler ; sa voix craqua, un filet de honte et de bile. « C’est le travail », balbutia-t-il, et, comme un coup de fouet, les images des hommes au gilet jaune envahirent l’écran : leurs mains fendues, leurs poumons noirs, leur silence vendangé pour que son nom brille. Il dénonça, tremblant, la chaîne qui vendait sa chute, ses usines qui marchandaient la vie, mais sa confession fut recadrée, montée en une phrase choc. Il mourut à demi-nu, sur le plateau, tandis que, hors-champ, on balayait toujours les quais comme on efface les pauvres. Le spectacle repris, impeccable.