Armakan
Grand Maître Jouteur
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Guy de Maupassant
Grand Maître Jouteur
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🎗️ 100 rubans(s)
Je ne sais quel penseur a décrété qu’un jour, nous avons tous notre moment de vérité. Peut-être le sais-tu, Guy ?
Je regarde ce vieil homme, centenaire, allongé dans son lit, dormir profondément. La garde-malade vient de sortir de sa chambre. Elle le veille nuit et jour dans cette maison dont je connais chaque bruit, chaque recoin. Le grand homme sombre dans la démence. Je respire lentement, je sens au fond de ma poche le petit révolver calibre 7.65. Son acier froid et doux, sa crosse si familière à ma main depuis mes dix ans. Je me suis endurci le caractère, le cœur et l’âme sur le mythe du héros. Ce vieillard me l’a enfoncé dans le crâne par amour et avec devoir. Une tête bien pleine dans un corps bien fait ! Le mantra de ma jeunesse. Rien d’autre ne comptait.
Il avait été mon maître et mon juge pendant quarante ans. Sa doctrine m’avait formaté : courage, sacrifice, grandeur. Aujourd’hui il est réduit à respirer comme une vieille horloge ; sa face est une carte froissée. Le révolver dans ma poche est à la fois talisman et verdict. Tuer par pitié serait lui rester fidèle ; reculer, le trahir. Je me penche, je sens la barre du lit sous mes doigts, sa bouche s’entrouvre — je tends la main, et j’attends.
Je scrute ce visage que je connais par cœur. Il est couvert de rides. J’imagine un réseau de tranchées. Celles où il fut jeté, à dix-huit ans à peine. À cause d’une institutrice éprise de lui, comme nombre de femmes plus tard.
Cela se sut et, à cette époque, on ne badinait pas. Son père, pour éviter le déshonneur, lui proposa la porte ou l’engagement volontaire à la guerre tout juste déclarée. Nous étions le 7 juillet 1914. Ce fut là que toute cette histoire commença, des décennies avant mes premiers cris.
Il avait choisi la guerre pour éteindre un scandale ; la guerre lui avait rendu cette même furie de vivre, puis l’avait usé jusqu’à la moelle. Ses leçons m’avaient forgé : nier la pitié, embrasser l’effort. À présent, son visage, carte de batailles oubliées, me commandait encore. Je glisse la paume sur la crosse, le métal répond froidement. Il remue, ouvre un œil flou et, comme un enfant désemparé, souffle : « Aide‑moi. » Ma main se crispe — je n’ai plus de certitudes.
Je regarde ce vieux soldat se rendormir. Il a cent deux ans. Des petits accidents vasculaires à répétition ont laissé des séquelles cérébrales irréversibles. Son corps, lui, ne le lâche pas, mais il sera envoyé dans un établissement spécialisé à la fin de la semaine.
La garde-malade entre, vérifie son état. Me sourit. Se croit obligée de lui parler. Elle me dit que c’est bien de le réveiller un peu en partant. Je ne veux pas qu’il se réveille, comment le lui expliquer ?
Je mens quand je dis que je veux son bien. Ce qui me pousse, c’est la fidélité à un précepte, l’idée d’un geste noble qui ferait sens. La garde-malade parle, sa voix sucrée veut réchauffer l’air. Je la regarde, incapable d’expliquer que la vérité peut être une violence. Je glisse la main dans ma poche, je sens la crosse. L’odeur du métal me rend jeune et terrible. Je m’accoude au lit. Le doigt hésite sur la gâchette. Je n’ai pas décidé.
Je ne le quitte pas du regard. Je laisse mes souvenirs, nos souvenirs, m’envahirent. Il ouvre les yeux, ils n’ont aucune expression. Sa tête se tourne vers moi. Il ne me reconnaît pas. Je tente de lui parler, je le secoue tendrement. Il ânonne quelques mots incompréhensibles. Je baisse la tête. Je me raisonne. Je suis avocat. Je connais la loi. Je sais que j’aurai des circonstances atténuantes. J’ai appris à me servir du 7.65.
La porte s’ouvre encore. La garde-malade revient, toute joyeuse, prête à lui souffler quelques mots. Je sursaute ; ma main se ferme, le coup part. Elle s’effondre, rouge sur la toile. Un cri rauque du vieil homme ; il ouvre les yeux, me voit, et un ricanement blesse sa bouche. « Mon fils… » dit‑il d’une voix qui a retrouvé sa froideur d’autrefois. La police vint. On m’emmena sous le regard impassible du maître qui, quelques heures plus tard, mourut sans plainte. J’avais voulu rendre la grandeur. J’avais seulement causé un meurtre.