Armakan
Grand Maître Jouteur
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Léon Tolstoï
Grand Maître Jouteur
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Je n’aurais jamais dû ouvrir les yeux. Mais impossible de résister à cette pulsion. Je devais voir ces yeux !
Lorsque j'entrai dans ce salon de massage réputé, je ne prêtai pas attention au personnel. Perdu dans mes pensées, de retour d’un périple dans ce qu’autrefois la France appelait le Haut-Tonkin, je me laissai guider par un responsable. Je le suivais dans un dédale de couloirs pour parvenir à une pièce sombre. Dans la pénombre, il m'indiqua une douche à l’italienne, sur la droite. Je remarquai, au centre, une table de massage recouverte d’un grand drap blanc.
Avant de s’éclipser, il me chuchota, dans un dialecte mélange de français et d'anglais teinté de vietnamien, de me laver, puis de m’installer, allongé sur le ventre. Il me tendit un pagne et disparut.
J’obéis et, une fois mon corps purifié, je m'étendis confortablement sur la table. Un calme profond m’envahit. Les bruits de la ville d’Hanoï ne franchissaient pas les murs de cet établissement peu connu des touristes et réservé à l’intelligentsia du pays.
J’avais besoin de silence. Quinze jours passés à écumer la route coloniale numéro quatre, de Cao-Bang à Lang-Son, première tombe du corps expéditionnaire français lors de la guerre d’Indochine, m’avaient épuisé.
Son massage produisit un effet fulgurant. Mes muscles endoloris par des heures de marche retrouvèrent instantanément une seconde jeunesse. J’étais transporté, affranchi de toute apesanteur. L’osmose entre les gestes de cette masseuse et mes pensées m’emportait. Mon corps était devenu léger, mon esprit déchirait chaque page inutile de ma vie. J’atteignais, sans comprendre, ma propre numinosité. Je naviguais dans des pensées surnaturelles, teintées de sacré ; une vie inédite s’ouvrait à moi.
Cette femme possédait l’art absolu du massage. Mon corps était le sien, elle le connaissait dans ses moindres détails, dans chaque réaction. Elle m’en détachait l’âme.
Mon cerveau continuait son travail de purification. Il voguait entre conscient et inconscient. Je sentis un phénomène indéfini venir en moi. Elle me retourna sur le dos sans le moindre effort, le massage redoubla d’intensité et cherchait à canaliser ce flux, mais il montait en moi, inexorablement. Je ne savais s’il me voulait du bien ou du mal. La masseuse tentait vainement de le bloquer. Je laissais mon voyage se perdre dans un abandon total. Cette femme était la messagère de mon histoire ; j’en étais certain.
Je continuais mon chemin poursuivi par ce phénomène inconnu lorsqu’un flash déchira l’une de mes pensées pour m’ordonner, aussi nettement qu’une phrase en lettres de feu de revenir et de regarder.
Alors, la masseuse se raidit et se rejeta en arrière, m’abandonnant brutalement. Je mis plusieurs minutes à retrouver ma lucidité. Lorsque je me redressai et réussis à m’asseoir sur la table, je la vis debout, vêtue d’une fine tunique en lin blanc.
Elle pleurait, tête baissée.
Je tentai d’aller vers elle mais elle m’offrit son visage pour m’empêcher d’avancer. Il était magnifique, et ses larmes le portaient aux nues de la pureté.
Je ne pouvais bouger.
Elle me salua, les mains jointes, et s’évanouit.
C’est alors qu’elle ouvrit les yeux et me parla. Sa voix était grave et reposante. « Louis, n’as-tu pas espéré recevoir un mandat du ciel ? »
Je réfléchissais. Pourquoi cette question ? Ma mémoire revint et je me souvins de mes divagations autour du lac de l’Epée restituée, avoir désiré être l’empereur Lê loi. Comment pouvait-elle le savoir ? Mon cerveau retrouvait peu à peu le sens des réalités. Elle désigna la porte du doigt. Je me retournai et une femme d'une beauté mortelle, vêtu d'un simple drap noir fit un pas, Madame Cheng-Hô, c'était elle !
« Il est louable de rendre hommage aux morts, dangereux de réveiller leur esprit, mais je suis là. Qu'espérez-vous ? ».