Armakan
Grand Maître Jouteur
🪶 24 plume(s)
🎗️ 44 rubans(s)
Volette
Maître Jouteuse
🪶 1 plume(s)
🎗️ 4 rubans(s)
Le premier rang, celui des V.I.P, j’y étais seul comme un bout de bois mort au milieu d’un lac. Mes voisins étaient allés pérorer sur scène avant de s’éclipser. Je gardais une contenance et un sourire niais, mais de circonstance, les caméras tournaient et les photographes venaient de temps en temps me tirer le portrait. Mon esprit ne s’évadait pas, non, il foutait le camp et se récitait la phrase du poète Gibran, « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
Je crois que je préférais encore les néons blancs de la salle de chimio. Au moins là-bas, pas de faux semblants, on était tous plus ou moins logés à la même enseigne ; celle des personnes diminuées, avec un charme qui se rabougrissait de séances en séances. Je me rends compte que j’utilisais alors déjà la même technique qu’à ce séminaire de peignes-cul, à savoir prendre un air concerné pendant que Jeane me racontait sa perte de cheveux et ses problèmes de transit. C’est fou comme on peut aisément faire croire aux autres que l’on est présent et préoccupés par leurs verbiages, alors qu’on est mentalement en train de les museler avec du bon gros scotch de déménageur.
La comédie du paraître se poursuivit au buffet. Les invités ne cessaient de vanter la qualité des petits fours dont le destin était le dépôt de calories. Quelques personnes connues s’amusaient à déployer leurs plumes de paons sous les sourires et regards flattés de la petite Cour agglutinée autour de leur auguste personne. Je continuai avec ma tête de niais à pérorer avec l’un, avec l’une, avec la lune que je distinguais à travers la baie vitrée, avec l’impayable Charlus, le mondain du moment, avec ma dissociation, car au fond, je n’étais pas là, enfin si, un peu, faut être professionnel, j’étais surtout dans mon ailleurs ; la phrase de Gibran revint cogner sur mon crâne « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
« Tu ne crois pas ? »
Christine me regardait, sourcils relevés et air concerné, un petit four avec une crevette énoooorme à la main.
Comme d’hab, je m’étais éclipsé d’une conversation. Et comme d’hab, je me rattrapais aux branches avec une facilité déconcertante.
« Tout est question de perspective, pourquoi en es-tu si convaincue ? »
« Bah tout de même, on ne va pas me faire croire qu’il y a besoin d’autant de pistes cyclables dans cette ville ! Rien que la semaine dernière, j’ai failli m’en manger un, et j’étais déjà en retard pour mon rdv chez l’agent de voyage à cause de leurs rues qui deviennent toutes à sens unique. On marche sur la tête ! »
Je me demandais si c’était le bon moment pour lui dire qu’un brin de persil résistait vaillamment entre ses incisives.
M’éclipser, vite. Soudain cela devint ma priorité. On m’attendait pour un petit discours, entre les hors d’œuvre et les plats chauds. « Entre les grosses crevettes et la morue, Jean Béroud messieurs-dames ! »
Sûr qu’on ne m’annoncerait pas avec autant de classe en plus. Je pouvais m’offrir le luxe de les planter ce soir, on me trouverait une excuse, comme toujours, un homme de mon importance vous pensez bien.
Je souris poliment à la Christine, lui marmonnant une excuse d’envie pressante à l’oreille, laissant l’annonce du persil à un autre preux chevalier.
Je me faufilais entre les rires faux-culs et silences embarrassant, quand passant devant la scène, j’entendis « …. et pour lancer cette soirée conviviale, il vient avec entrain vers nous, le seul l’unique Jean Béroud messieurs-dames ! »
Je me figeai, tête basse. D’habitude, je me dressais comme un coq, un beau sourire de pute politique aux lèvres, sentant l’impatience de l’assemblée présente à m’écouter. Je brillais à l’oral, j’avais l’instinct du bon mot, de la bonne formule, j’étais le « King » de la rhétorique !
Pas cette fois, je demeurai immobile, silencieux, j’entendais le bruit des murmures s’amplifier et les regards, autour de moi, me lacérer le corps.
Les mots de Gibran explosèrent dans mon crâne : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
Je décidais alors que je n’en avais rien à foutre. Pas seulement de planter les gens pour un discours que l’on m’a demandé de préparer il y a déjà 6 mois de ça, mais aussi de partir avec aussi peu d’élégance. J’accélérai le pas, regardant droit devant moi.
L’animateur ne disait rien, pensant certainement à un petit tour d’humour ou une surprise, si bien que mon échappée se fit dans le plus grand des silence. Je commençais à entendre les premiers murmures interrogateurs alors que je passais les portes battantes de la salle.
Je les imaginais tous là, à attendre quel était le twist de ma mise en scène, à se demander quelle surprise je leur réservais.
Ils allaient pas être déçus. Rentrée chez vous près des gens que vous aimez bande de cons.
La première bouffée d’air frais fut aussi douloureuse que libératrice. Je continuais de marcher le long du quai, reprenant les esprits. Cette nuit était sans étoile, comme cette soirée que j’avais réussi à faire esquiver.
Désormais, dans mon esprit, une seule destination comptais, même si elle était bien à 1h30 à pied de la où je me trouvais, j’avançais en mode automatique vers elle.
Je pense à Sultan, cet ancien moudjahidine, un soir d’hiver à Melbourne, où il m’apprit la marche afghane pour mieux noyer son désespoir d’être devenu un réfugié anonyme et méprisé Je bloque donc ma respiration et compte jusqu’à trois ou cinq, tout en faisant quatre ou six pas. Puis j'expire lentement à fond en parcourant quelques mètres et recommence le cycle. Les vertus de cette marche sont de se détendre, de se vider l’esprit, d’oublier le temps et la fatigue. Mais comment l'oublier, elle et ce qu'elle me montre ?
Mètre après mètre, je lutte contre son visage jaillissant sans crier gare au détour du chemin, et mètre après mètre,mon cœur se serre. Pourquoi marcher si vite ?
Et je me répétais les mots du poète; « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
Je ralentis le pas. L’air est froid et piquant, il me ramène à l’instant présent.
Je déambule 45 minutes, essayant de faire le tri dans mes souvenirs et mes émotions.
À quelques mètres de moi une friterie, éclairée par un faible néon en forme de patate, dégage une odeur de gras. Ayant boudé les grosses crevettes de la réception tout à l’heure, je me prends une barquette.
Je poursuis mon chemin comme ça, alternant entre grandes enjambées et moments de ralentis, où je me force à savourer mon trajet, les frites refroidissent au fur et à mesure, mais elles font le travail. Je mange la dernière, entièrement recouverte de ketchup, alors que j’arrive enfin à destination.
Le bâtiment est recouvert d'une lumière blanche comme l’Immaculée Conception. Ma mère aurait adoré. Mon père aurait craché au sol. Cécile m’aurait souri, de ce sourire méprisant qu’elle arborait lorsque je l’aimais. Je connais le combat qui m’attend dans cet antre maudit. J’y ai survécu. Je hurle la phrase du poète ; « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
Je passe l’accueil blafard et les réceptionistes qui luttent contre le sommeil
Dans cet hôpital de nuit, le bip bip des machines fait à lui tout seul office de paysage sonore
Je monte jusqu’au deuxième étage, je connais ce chemin par cœur
J’arrive à la croisée de deux couloirs : chimiothérapie / bureaux
Je tourne le dos à la chimio - ici, rien de nouveau, et le dirige vers l’espace bureaux
Première porte à gauche, un papier à moitié décollé indique « salle de confort »
Je passe une tête timide dans l’embrasure de la porte ; elle est là.
Fidèle à elle même, un jeu de mots mêlés et une tisane du berger - qui doit être froide - l’accompagnent.
Hélène est de ces bénévoles qui ne comptent pas leurs heures.
Pendant la nuit qu’était ma chimio, elle représentait l’aube avec son petit plateau de biscuits et sucreries.
Elle leva ses yeux vers moi, ne sembla pas s’étonner de ma présence. Je ne l’avais pas vue depuis 10 ans
Alors, le plus naturellement du monde, elle me dit « tu veux un petit sablé ? »