Armakan
Grand Maître Jouteur
🪶 24 plume(s)
🎗️ 44 rubans(s)
Gustave Flaubert
Grand Maître Jouteur
🪶 100 plume(s)
🎗️ 100 rubans(s)
Comme chaque matin, Cécilia regardait pousser son tilleul fruitier. Elle le rêvait après chaque année, plus majestueux, plus protecteur. Mais, c’était un jeune arbre dont les frêles branches lui rappelaient sa propre fragilité, un mari volage définitivement envolé, de jeunes enfants à soutenir dans leur construction, un travail intéressant par à-coups, comme le moteur d’une voiture que l’on a trop conduite, usé par la monotonie d’une vie passée à côté de son destin.
Cécilia caressa cette imperfection, si contraire à son désir de maîtrise. Dans son monde, tout doit être à sa place, dans son rôle, et au niveau qu’elle attend des autres. Le sien, est élitiste, parfumé d’une séduction discrète et d’un mépris distant pour celles et ceux dont elle sent poindre une quelconque médiocrité. Mais voilà, ce matin, l’air frais lui cinglait l’esprit, la saisissait tout entière et l’éclat de ses yeux verts s’assombrissait au rythme du levé de soleil. Son doigt appuya plus fortement sur l’excroissance de la branche, puis elle s'appuya sur le tronc comme on se réfugie sur l’épaule d’un être aimé ou d’un ami cher. Ses yeux se fermèrent et elle l’entoura de ses bras. Son front sentit une autre excroissance en forme de lune, lui provoquant une légère douleur, de ces douleurs douces que l’on accepte, car elle nous réveille et nous éveille.
Ses certitudes dégringolèrent en cascade d’eau froide. Son esprit se perdit dans le bouillonnement de l’écume. Ses mains s’accrochèrent au tronc comme le marin à la barre durant une tempête. D’un coup, la brise matinale se leva, balaya ces terribles sensations, et un calme monacal l’envahit. Cécilia enlaça de nouveau le tronc de cet arbre, posa tendrement sa joue contre lui et elle commença à voir.
Ne faut-il pas cesser d’être une idiote ? D’oublier les artifices d’une existence faussement bercée par la célébrité des autres ? Subir les responsabilités d’une progéniture délaissée par un piètre mari ? Vivre, juste vivre, mais vivre sa vie, dans ses engagements, ses croyances et ses actes conscients ? Est-ce si difficile ? Cécilia enlaça le tronc une dernière fois, laissa couler ses larmes contre le végétal, tels les ultimes soupirs des miasmes que le corps expulse. Puis, d’un pas, elle attrapa la branche où l’excroissance la regardait sans jugement. Personne n'atteint l'aube sans passer par le chemin de sa nuit se dit-elle.