Soleil
Maître Jouteur
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Emile Zola
Grand Maître Jouteur
🪶 100 plume(s)
🎗️ 100 rubans(s)
Il est 21 heures, j’ai froid et à peine un euro en poche…
J’aurais dû me douter que ce serait la fois de trop… mais je ne pouvais pas me imaginer qu’elle allait me ficher à la porte comme ça…
En même temps, qui peut lui jeter la pierre ? Cela fait 3 mois que je suis sans emploi, je n’en fous pas une à la maison, c’est elle qui paye la bouffe, mes clopes, tout… Elle lave le linge et fait à manger et qu’est-ce qu’elle a en retour ? Un bon à rien d’ivrogne qui rentre du bar avec une ardoise qui enfle chaque jour et une haleine de clochard. J’aurais vraiment dû m’en douter…
J’avance dans la rue la tête baissée… je ne sais pas où je vais dormir ce soir. J’ai essayé d’envoyer quelques SMS pour me dépanner cette nuit, mais je n’ai plus de forfait téléphonique, ils ne sont même pas partis.
Je tape dans une canette, elle tombe dans la seine. Je l’envie, elle au moins elle flotte alors que moi, je coule littéralement…
« Bonsoir, euh merci » je balbutie…
« Y a pas de quoi ! T’as pas l’air plus avancé que nous dans la vie mon grand… »
Non, elle n’a pas tort. Je ne suis pas plus avancé et cela dure depuis toujours.
Déjà gamin, je n’étais pas foutu de ramener une note au-dessus de la moyenne… En sport, je mettais à peine un pied devant l’autre et côté filles, j’ai passé mon adolescence à coller les pages du même magasine. J’ai sans cesse pensé que je n’avais jamais eu de chance mais la vérité c’est surtout que je n’ai jamais eu de talent.
« Vous auriez une petite bière ? » lui dis-je plein d’espoir pour sa réponse et de dégoût pour ma question…
Elle sort une 86 de son sac et me la tend :
« Demain c’est toi qui ramènes ta tournée ! »
Je la remercie, je bois et j’ai honte de moi… je pense encore à cette putain de chance qui me fuit depuis toujours…
Je suis dedans.
C’est marrant, peut-être la première fois que je me sens à ma place… au milieu de cette assemblée poisseuse composée des reclus de la capitale, de ceux qui sentent trop mauvais pour qu’on les regarde, je me sens bien !
Pourquoi ? Parce qu’ici je sais que personne ne va me juger, personne ne va me prendre de haut et me considérer comme un raté. On est tous des ratés ici et on ne se juge pas entre ratés.
Je m’assois sur un matelas souillé qui grince.
« Moi c’est Arthur, je vis ici avec ma femme et mes deux enfants. On a tout perdu dans un incendie, puis la descente aux enfers jusqu’ici… »
Je lui réponds : « C’est ici l’enfer ? »
« Non, c’est sur terre… » dit-il en baissant les yeux…
Je baisse aussi les miens, puis l’un d’eux me tend une couverture crasseuse. Cela fera bien l’affaire pour cette nuit.
Je m’endors…
« On marche un peu » me dit Louise.
« Oui, ça me fera du bien… »
Puis nous commençons à remonter le quai de la Seine ensemble. Elle me raconte sa vie.
Orpheline trimballée de familles d’accueil en familles d’accueil, elle a fini par vivre dans la rue à 19 ans. Violée depuis l’âge de 13 ans dans ses familles d’accueil comme dans les foyers, elle a pris la tangente pour ne plus subir ces atrocités. Elle s’est retrouvée dans la rue à danser et chanter pour gagner quelques pièces, mais rien qui ne lui permette d’avoir un pied à terre ou une stabilité.
Son rêve ? Devenir chanteuse de cabaret et surtout avoir son propre appartement dans le Marais !
« Et le tien ? » me dit-elle.
Le mien ? Je n’y ai jamais pensé. Je me dis que les gens comme moi ne doivent pas rêver…
Alors je lui réponds en m’amusant « gagner au loto ! »
« Ah oui et tu ferais quoi du pactole ? »
J’ai envie de lui répondre que je l’emmènerai loin d’ici avec moi.
Encore une fois je me sens à ma place auprès d’elle. J’ai envie de lui prendre la main, je le fais…
« On commence par nous ? » puis elle s’évade en riant et en chantant. Je la suis !
Nous arrivons sur la place du marché, elle pose un chapeau au sol et commence à danser !
Je ne m’attendais pas à ça ! Quelle grâce ! Je ne vois plus la crasse, la tristesse, la souffrance… je vois une vraie danseuse…
Les passants s’arrêtent, jettent une pièce dans le chapeau et elle leur sourit. Je prends ces sourires comme s’ils étaient pour moi, ils me remplissent le cœur de quelque chose que je n’avais peut-être jamais ressenti.
Elle est enivrante… c’est plus fort qu’une bouteille de rhum, elle me transcende et je me prends à rêver. Rêver d’une vie à deux, d’une vie simple mais loin de la misère. J’ai envie de croire en nous.
Elle m’interrompt dans mes rêves !
« T’as faim ? »
Je meurs de faim, le pain rassis pèse sur mon estomac…
« Oui mais je n’ai pas le sou sur moi..juste un euro.. »
« Je viens d’en gagner 12 ! C’est moi qui t’invite ! »
Elle m’emmène dans une boulangerie où elle crie « salut Christiane, je t’ai ramené de la compagnie ! ».
Christiane s’amuse : « Ma Belle Louise ! Asseyez-vous, je vous apporte la même chose que d’habitude ! »
Quelques minutes plus tard, je bois un café délicieux accompagné de pains au chocolat et surtout de la femme la plus saisissante qu’il m’ait été donné de rencontrer… et si j’avais enfin de la chance ?
Comment pourrais-je lui dire non ? Chacun de ses souffles, chacun de ses regards me transcende ! Elle est si simple et pourtant tellement passionnante, elle me ramène à la vie. J’ai passé toute ma vie à me plaindre d’un prétendu manque de chance, à être la victime d’un destin qui me dérobait et je vois Louise, une jeune femme bafouée depuis sa plus tendre enfance, abusée par ceux qui étaient censés la protéger, vivant dans la rue comme une bohémienne sans toit et malgré tout cela, elle croque la vie à pleines dents !
« Bien sûr que nous irons au cabaret » lui dis-je. « Et j’espère bien te voir danser ! »
« Dans ce cas, tu devras utiliser ta seule petite pièce pour lancer la danseuse, très cher ! »
J’en rêve déjà… Christiane nous regarde comme si elle regardait un couple d’amoureux un dimanche à Montmartre.
Nous nous levons, la remercions et continuons notre chemin.
Louise enflamma la scène du cabaret ! Je parie que jamais de leur vie ils n’avaient vu une fille des rues danser d’une telle manière. Elle avait la classe d’une grande dame et le dynamisme d’une gitane, son souffle ne se coupait jamais, ses jambes montaient si haut qu’on avait l’impression qu’elles allaient quitter son corps.
« Impressionnante ce petit bout de femme » lança l’homme en costume à côté de moi.
« Oui, elle est incroyable… » répondis-je.
« Je vous ai vu lancer la première pièce, vous la connaissez ? »
« Oui, et pour tout vous dire, c’est la seule pièce que j’ai depuis que je la connais, et elle la méritait amplement ! »
L’homme commande deux bières et m’en offre une.
« J’ai une salle de spectacle pas loin d’ici, passez me voir demain à 15 h au chaud must go on, nous discuterons »
Il part et je regarde sur la table, il m’a laissé une pièce de 1 euro.
« Oui, on y va ensemble » me répond-elle « et cette nuit aussi je veux la passer avec toi ».
Nous avons amassé quelques pièces pour prendre une chambre pour la nuit.
Nous nous endormons l’un près de l’autre et rêvons d’une vie à deux.
Le lendemain 15 h, nous sommes au rendez-vous près du troquet du bonhomme rencontre la veille. C’est plutôt propre, bien situé et la vaisselle est de qualité, ce qui laisse augurer une clientèle plutôt de haut rang.
« Ah vous êtes la ! Entrez ! »
L’homme nous fait amener un café et entre dans le vif du sujet.
« 250 personnes tous les soirs, policiers, fonctionnaires, magistrats, de la belle clientèle ! Ce qu’ils veulent ? S’évader ! Et ça vous êtes capables de leur donner mademoiselle ! »
« Et qu’est ce qu’on y gagne ? » je rétorque aussitôt.
« Le gîte et le couvert pour tous les deux, eh 20 euros par soir ! »
L’affaire est belle, mais c’est à Louise d’en décider.
« C’est d’accord, je serai là ce soir ! » s’exclame Louise.
« Parfait, je vous montre votre chambre. »
Le soir vint et comme la veille, Louise éblouit la salle ! Je suis fier et jaloux !
J’ai l’impression qu’elle commence à ne plus m’appartenir, mais quel égoïste je suis !
Elle n’est pas à moi, elle est elle-même et j’ai plus besoin d’elle pour me sentir vivant qu’elle n’aura jamais besoin de moi.
J’ai 20 ans de plus qu’elle et je n’ai pas son talent, que peut-elle bien trouver à un mec comme moi ?
Ne vais-je pas la freiner dans l’irrésistible ascension qu’elle mérite ?
La porte derrière moi grince, je me retourne, je vois un homme partir en courant…
Je saisis ma pièce d’une main ferme et moite. « C’est elle ma chance ! » me dis-je !
Je ne céderai pas à la lâcheté ou à ma colère ! Je ne vais pas encore une fois tout gâcher et me conduire en victime de mon propre sort. Je dois repartir à zéro, je la tiens enfin, la chance du débutant !
Je le leve, je saisis Louise et lui dis « viens avec moi »
« Ou ça ? » me répond-elle.
« La où nous pourrons être heureux tous les deux. Loin de l’hypocrisie et du marasme, loin des colères et souffrances, là où il n’existe que toi et moi et notre amour. »
Contre toute attente, elle me suit…