ElieKopp
Apprenti Jouteur
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Edgar Allan Poe
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Le vieil homme passait ses journées et une partie de ses nuits dans sa loggia au risque d’y pousser comme une mauvaise herbe, piquante et malodorante. Mais nulle plainte, nul regret, nulle tristesse, juste l’envie de vivre ce qu’il restait d’une vie pleine où la nostalgie n’a pas sa place, car seuls les souvenirs sont vivants.
Et ce matin-là, il pensait à son ami Bourrat. Un drôle de type, épris de Franc-Maçonnerie comme une nonne de la vierge. Il ne cessait de lire et relire les constitutions d’Anderson, croyait voir dans les signes et attouchements un langage universel dont les secrets demeuraient. Il bouffait du rituel tel un Vénérable maître gâteux et invoquait à tout bout de champ le Grand Architecte de l’Univers. Il avait certes reçu la lumière, mais son intensité avait dû lui brûler des neurones. Cette dernière réflexion le fit pouffer de rire dans son fauteuil. C’est à cet instant que la sonnette du portail tinta. Un homme tout en noir, gants blancs, patientait au garde-à-vous. C’est ce que voyait, inquiet, le vieil homme, sur son écran d’interphone.
Il appuya sur le bouton, sa voix fut un froissement, un vieux papier. Personne ne répondit, sinon un bourdonnement sourd, comme d'une ruche lointaine. Le visiteur, immobile, leva lentement la main gantée — trois coups ? non, un signe, une cadence étrange qui réveilla en lui des chants entendus autrefois dans des caves enfumées. Le cœur du vieil homme battit, non de peur seule, mais d'une curieuse attente. Devait-il ouvrir ? Une lettre scellée pendait au gant, vermeille, luisante...
Il alluma un cigare et attendit tout en observant l’homme à lettre dont le bras levé comme la lance d’un Hussard, attendait l’ordre de charger. Le vieil homme tira quelques bouffées de son Cohiba et donna l’entrée de sa maison.
Mon Frère d’arme,
Je t’appelle ainsi, car nous avons été compagnon de tranchée de cette sale guerre. Certes, tu n’as pas reçu la Lumière et je devine la tristesse de ta vie de vieillard, seul, perché sans cesse sur l’abîme de ton passé, sur ta femme Jeanne morte il y a déjà 20 ans, des enfants que vous n’avez pu avoir, et de ton métier d’officier de contre-espionnage pour laquelle tu demeures dans un silence de tombe. Pourtant, il va falloir me parler, ouvrir non pas ton cœur, mais ton âme. 50 ans jour pour jour disparaissait Juliette, l’un de tes agents infiltrés chez les fascistes de cette époque. Elle hante ton esprit depuis ce jour où tu as appris sa mort, tu l’aimais. Il est temps que tu saches que c’est moi qui lui aie ôté la vie. Il est temps que tu en connaisses les raisons. Il est temps non pas de pardonner, mais de comprendre et nous pourrons partir en paix. Fais juste un signe d’acquiescement à mon messager.
Bourrat
Le vieil homme lui tendit la lettre, ne jamais laisser de trace. Le messager sortit un briquet, enflamma la lettre et la laissa se consummer dans le cendrier. Il fit une courbette et se retira.
Ainsi Bourrat avait tué Juliette, une sourde colère étreignait le vieillard. Il en avait vu des morts, certains de ses mains, d’autres au hasard du feu ennemi, quelques-uns pour tarir une source d’information. Mais Juliette, ce fut le mort de trop, celui dont on ne se remet jamais, la raison pour laquelle on termine une existence aventureuse dans une loggia à masquer des larmes, faisant semblant d’être détaché de tout et de profiter d’une fin de vie heureuse. Qui est réellement Bourrat ? Cette simple question l’assomma. Pourquoi est-il pris par le remords pour lui confesser son crime ? Et pourquoi maintenant ? Le vieil homme demeura prostré jusqu’au coucher du soleil.
La clochette du portail tinta de nouveau et le sortit de sa torpeur. Il regarde sur l’écran de l’interphone. Bourrat attendait vêtu d’un costume noir.
Le vieil homme se recroquevillait non comme un parchemin rongé par le temps, mais comme un fauve blessé prêt à bondir dans une tentative désespérée pour survivre. Il souffla la fumée de son cigare vers Bourrat en regrettant que ce ne soit pas du gaz moutarde. Puis il avança son bras et prit délicatement le médaillon dans sa main qu’il referma. Une brûlure traversa son corps. Il serra les dents pour contenir sa douleur. Puis il ouvrit ses doigts, le médaillon avait fondu dans sa paume, il portait un stigmate du Christ.
L’assassin, tête baissée, semblait attendre la lame de la guillotine.
— Alors Bourrat, que viens-tu donc me confesser ?