Kolibri
Apprenti Jouteur
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Armakan
Grand Maître Jouteur
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L’amour ne s’écrit pas. On croit toujours qu’il pourrait tenir dans une phrase, mais il échappe, toujours.
Il ne vit que dans les preuves, les gestes minuscules, la présence de l’autre. Sans lui, tout vacille. Avec lui, on traverse des montagnes qu’on ne regardait même plus. On se découvre invincibles, presque. On dit que j’exagère, mais c’est faux : l’amour est la base, l’origine de tout, l’ancien bruit du monde.
Il a fait couler plus d’encre, plus de sang, plus de larmes que n’importe quelle histoire humaine. On voudrait lui donner une seule forme, mais il se dérobe encore : animal parfois, bestial, ou d’une douceur presque insupportable.
Une lettre peut suffire, un silence aussi. Tout le vivant connaît cela. Une fleur aimée se redresse, une autre, qu’on ignore, se défait.
Chez les humains, c’est encore plus visible. Un enfant aimé grandit plus vite, plus droit. Celui qu’on tente de briser se replie, se défend, se perd un peu. On voudrait croire que l’amour est simple. Il ne l’est jamais. Il sauve, même quand il fait mal ou quand il est mal fait.
L’amour ? Joséphine s’en battait l’œil ! Non qu’elle en soit dépourvue ou remplie, ce n’était pas la question. Elle cherchait le grand Amour, l’Unique. Mais attention, pérorerait-elle dans son club de lecture, rien de fusionnel ou de coercitif. Et quand on lui demandait d’en donner une définition, ses yeux gris s’accrochaient au sourire du plus vieux membre du club, Léon, 94 ans au compteur, dont le visage narguait le temps par sa fraîcheur.
Joséphine s’en battait l’œil ou d’autres parties pendant que Napoléon battait la campagne ! On peut imaginer qu’il a décidé de conquérir le monde pour lui prouver sa puissance, malgré tout, elle fut éprise par de nombreuses aventures qui conquérir son cœur malgré l’acharnement d’un empereur à verser le sang. Suis-moi, je te fuis, fuis, moi je te suis… l’adage se répète, peu importe les histoires, peu importe les temps, peu importe les lieux… ceci dit je me serais méfié d’un vieux marin présent dans un club de lecture, de manière sournoise c’est la meilleure manière d’atteindre le cœur et de le faire chavirer. Joséphine voulait-elle dans son club parler de ce qu’elle lit ou espérait-elle finir dans celui de Léon ? Le bruit du sommier étant, paraît-il, là où l’on mesure l’amour.
Le sommier en avait connu des nuits d’amour, mais moins que des nuits de sommeil ou de cauchemar, c’est ce que disent tous les membres de cette confrérie. Et peu importe qu’il soit à ressort, en laine, en plume d’oie ou bourré de paille. Quant à Napoléon, il prenait sa Joséphine debout ou sur un douillet canapé, le temps le pressait toujours, alors le lit et son sommier, c’était une affaire de bourgeois. Léon le savait bien, revenu depuis belle lurette de tous les fantasmes sur l’amour, il en connaissait le secret ultime et l’Empereur était homme de trop de conquêtes pour s’y intéresser. Et lorsqu’il revit Joséphine, il faillit le lui révéler dès les premiers instants où elle lui prit les mains d’une manière si charmeuse qu’un homme de peu d’expérience ne peut que succomber. Mais il décida d’attendre un peu, le désir n’est pas le meilleur ami de l’amour.
La belle approcha son visage du sien.
L’amour et l’armée... l’amour à l’armée ou l’amour alarmé… comme le chantait Brel on peut être le suivant du suivant de celui qu’on suivait… et Napoléon aurait pu écrire ce ne fut pas Waterloo, ce ne fut pas Arcole, ce fut leur où l’on regrette d’avoir quitté l’école ! Les hommes sont fragiles face à leurs émotions mais cela change avec le temps car avec les ans, on comprend que le soldat qui bombe le torse n’est souvent qu’un enfant qui tremble sous l’armure. Au suivant, au suivant… oui, mais au fond, qui suit qui ? L’homme qui se croit fort suit ses peurs, la femme qu’on disait fragile porte le monde, et les genres… ah, les genres ! Des petits uniformes qu’on nous distribue à la naissance, trop serrés, trop rigides, qu’on finit par jeter comme des treillis usés. La seule bataille qui vaille, c’est celle où l’on déserte enfin les rôles, où l’on pose les armes !! Car l’amour, le vrai, ne connaît ni homme ni femme : seulement des cœurs qui s’essaient à ne plus fuir, seulement des cœurs qui s’essaient à ne plus fuir.
La belle Joséphine, lisant ce cri, retira son visage. Trop compliqué cet homme là. elle aura pû lui envoyer une vulgarité, celle d'Oscar Wild "L'amour c'est comme la grippe, ça fini au lit!". Mais tout en retenue, elle fila à l'anglaise rejoindre le vieux Léon, convaincu que lui, connaissait le secret de l'amour.
Lorsqu'elle arriva à son domicile, un aéropage de pompiers et un médecin du Samu se tenaient devant sa demeure. Elle comprit avant de voir sortir le corps du vieil homme sur une civière revêtu d'un drap blanc. Elle s'approcha et remarqua que la main droite du corps dépassait et tenait un morceau de papier. elle réussit à se faufiler et à l'extraire discrètement de cet écrin sans vie.
Elle fit quelques pas en arrière et lut le message: "Joséphine, Il est interdit de donner le secret de l'amour sauf à en mourir."