Kolibri
Apprenti Jouteur
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Jules Verne
Grand Maître Jouteur
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Monsieur Verne, vous qui avez fait le tour du monde en quatre-vingts jours, permettez-moi un détour par un territoire que vos cartes n’ont jamais entièrement tracé : celui du son.
On croit souvent que la société se construit avec des lois, des routes et des machines.
Mais avant tout cela, il y a eu un battement : le premier tambour sur une peau tendue, un souffle dans un coquillage, un cri.
Le son est la première frontière que nous avons traversée ensemble : celle entre soi et l’autre.
Et pourtant, certains ne l’entendent pas, ils le ressentent. Ils perçoivent la vibration que nous oublions, le tremblement de terre intime qui précède chaque note. Il y en a également certain pour qui il est vital. Pour eux, le monde ne se dit pas, il se touche.
Le feu sonore, ce modeste éclat urbain que j’évoque, n’est pas un bruit : c’est un phare. Un compagnon de voyage qui guide sans imposer, qui relie des inconnus sur un même trottoir comme vous réunissiez vos héros sur un même pont de navire. Il réunit femme et enfants en toute sécurité, compagnon de vie prêt à l’aventure ou amant en mal d’amour.
Alors je vous pose la question, Monsieur Verne : et si la véritable aventure n’était pas d’aller autour du monde… mais d’apprendre à l’écouter ?
Cher ami, vous me parlez de mécanismes quand je vous parle d’émotions. Vous évoquez des anches, des chambres résonnantes, des pavillons animés… mais le son, avant d’être une invention, est une intention. Ce n’est pas un appareil qui relie les êtres : c’est une vibration qui cherche un autre cœur pour y faire écho.
Et si, plutôt que d’adapter sans fin un monde mal conçu, nous commencions enfin par le spécifique par celles et ceux qui ressentent avant d’entendre, par les sensibilités invisibles, pour construire un univers où chacun trouve naturellement sa place ?
Le particulier n’est pas un détail : c’est un point d’origine.
Vous avez parcouru le globe en 80 jours. Un exploit, à l’époque aujourd’hui on le fait en 24 h en se payant le luxe de s’arrêter. Le voyage, le vrai, n’est-il pas d’explorer ce qui nous rend profondément humains ? N’était pas ce qui vous a le plus nourri dans vos aventures ?
Les différences que vous cherchiez aux confins du monde sont peut-être déjà là, entre nos propres couches de silence, dans cette cartographie intérieure que nous n’aurons jamais assez d’une vie pour découvrir.
Alors, dites-moi, Monsieur Verne : et si le plus grand des voyages n’était pas autour de la Terre ? est-ce que tout ça au final peu importe notre quête Ne nous sert pas à essayer de mieux nous comprendre ?
Cher Monsieur Verne,
Vous me parlez d’atlas de sensations, de cités d’écoute… mais comment oublier cette maxime que vous avez sûrement croisée dans vos mers de papier : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Or dans nos villes, dans nos constructions, c’est bien l’âme qui manque ou qui s’est enfuie, lassée d’être ignorée.
Nous bâtissons en aveugle : sans l’eau qui murmure, sans la terre qui respire, sans les forêts qui enseignent la patience, sans les énergies qui soutiennent ou déstabilisent les corps. Comment prétendre civiliser si nous ne savons même plus écouter le vivant sous nos pieds ? Nous avons tout mesuré… sauf l’essentiel.
Alors oui, unir nos démarches aurait du sens. Mais à une condition : ne plus laisser la technique dicter le monde comme si elle en était la fin, plutôt que l’outil. Rebâtir avec les vibrations, les émotions, les rythmes, les forces invisibles que nos plans ont trop longtemps rayées.
Car la véritable audace n’est pas d’imaginer un nouveau voyage : c’est d’admettre que nous avons perdu la conscience qui le rend possible.
Alors, Monsieur Verne, si vous le voulez, rebâtissons le monde en commençant enfin par écouter ce qui est vivant.
Ah ! vous avez frappé juste : la technique sans âme n’est que coque vide. Acceptons donc d’ériger des cités où l’artisan et le botaniste, l’ingénieur et l’ethnologue travaillent côte à côte ; où chaque pavé, chaque gouttière, chaque ligne électrique chante selon le pouls des racines et le souffle des êtres. Inventons écoles d’écoute, ateliers de vibration, et feux sonores accordés aux saisons. Ainsi la ville ne sera plus machine froide, mais orchestre vivant ; et nous, voyageurs, embarquerons vers l’intérieur du monde, découvrant enfin cette terre intime que nul compas ne peut mesurer.