ElieKopp
Apprenti Jouteur
🪶 0 plume(s)
🎗️ 2 rubans(s)
Blaise Cendrars
🪶 100 plume(s)
🎗️ 100 rubans(s)
Un toit. Quatre murs. Deux étages reliés par une échelle. Une cuisinière à bois qui sert aussi de chauffage l’hiver. Un chien de berger, un corniaud que j’appelle Corniaud. Il est tout noir, son oreille gauche pend comme la voile déchirée d’un bateau un lendemain de tempête. Il conduit et surveille notre troupeau : trois moutons et un âne, sieur Graton. Graton, ce n’est pas un nom donné au hasard. C’est un symbole. Symbole qui représente celles et ceux que j’ai croisés sur mon chemin et qui ont brillé par leur insuffisance, leur méchanceté, leur absence de vertu. C’est important de ne pas les avoir trop loin de ses pensées : ils nous évitent l’abîme. Et mon âne est parfois le reflet de mon âme disparue. Je me cache de tout, et surtout de moi-même. En réalité, je souffre de vivre. J’ai essayé d’en finir dans ma première vie, mais c’est la seconde qui m’a emporté dans ce lieu. Pourtant, mon existence a été extraordinaire. Mais voilà ; l’amour m’a consumé. Des braises rougissent encore, attisées par le souffle de ma mémoire, et continuent de torturer mon cœur d’un espoir que je sais inutile. Alors je me suis retiré pour en sauver les débris.
Parfois je marche. Avec Corniaud qui tricote le silence, Graton qui traîne ses pensées, les moutons qui sont des souvenirs en laine. Nous partons au petit matin, la soupe encore chaude dans la gamelle, les bottes pleines de boue d’autrefois. Le monde s’étale. Les routes ont des veines. Je marche pour ne pas me reconnaître. Marcher efface-t-il l’amour ? Un chemin s’ouvre, et quelque chose attend..
Les deux arbres m’attendent à chaque marche sur ce chemin que j’arpente le cœur brisé. Le premier se présente au bout de quarante minutes de montée. En fait, ce sont des pins — jumeaux. L’un est mort jeune dans les bras de son frère qui, plus haut, plus large, l’enveloppe. Il le protège des intempéries en même temps qu’il le pleure. Dans ses branches robustes et vertes d’épines, il soutient non pas un arbre mort, mais une momie. Jamais elle ne s’effrite, ne se casse sous l’effet du vent et de la pluie. Le grand frère fait couler la sève de son écorce pour que l’odeur chasse les démons du temps. Quand j’arrive à leur niveau, je m’assois et les contemple. Corniaud se couche à mes côtés ; bon chien, va ! Les moutons et Graton restent derrière et nous faisons silence. C’est fascinant, c’est plus humain que la Vierge et l’Enfant Jésus dans ses bras. C’est très païen, certes. Mais ça existe, c’est sous mes yeux et puis nous ne sommes pas les rois mages.
Je pose ma main contre l’écorce. Elle est chaude, vive, comme un pouls. La résine colle à mes doigts et sent l’enfance. J’écoute le grand pin qui geint doucement — musique de bateau qui ne reviendra plus. Corniaud ferme les yeux. Les moutons somnolent. Graton boude. J’ai envie de parler à cette momie que le frère serre. De lui raconter ma vie, de lui confier mon feu. Mais les mots restent au bord de la langue. Je me contente de griffer l’écorce, d’y laisser une trace, un nom qui ne sauvera rien. Puis je me lève. La marche nous attend. Qui nous attend aussi, au-delà de la crête ?
Je reprends ma marche dans un alpage abandonné. La vue est magnifique. C’est ma carte postale et nous restons un long moment à la contempler. Nous repartons et mes réflexions sur ce que j’écris s’envolent. Je délire, jure, m’esclaffe. Je suis un fou.
Depuis plusieurs années, jour après jour, j’effectue ce rituel. Il me fortifie, m’aide à structurer ma pensée, à me supporter. Je me suis retiré de tout, sauf de mes souvenirs, encore moins de mon passé. Et puis, il y a cette femme. Elle est comme la marée, sans cesse à revenir mouiller mes yeux, de rage et de tristesse. Je rêve qu’elle vienne toquer à ma porte. Son silence me tue.
Chaque matin je prépare ma solitude comme on borde un enfant. Je la lace de vieux journaux, de soupe refroidie, de fumée. Je brûle ses lettres — elles font des papillons noirs qui montent jusqu’au plafond — et je garde un galet, un bouton, une photo qui sent le sel. La femme revient en marée dans mes veines. Parfois j’entends un pas ; parfois c’est Corniaud qui rêve. Le vent frappe la porte et je me tends. Est-ce elle, ou juste la nuit qui se joue de moi ?
Lorsqu'elle portait son regard sur moi. Il me transperçait d’amour et m’offrait son âme. Je lui avais à jamais donné mon cœur, mais je n’avais pas su lui abandonner mon âme. La guerre l’avait emportée depuis tant d’années.
Je me lève, courbaturé, et me prépare un café, que j’avale d’un trait. Je m’habille comme un esquimau ; Corniaud jappe de joie, il adore nos promenades matinales. Les autres pointent leur museau. Les moutons ont toujours leur air stupide ; mais je sens le regard accusateur de Graton. Je n’ai pas la force des regrets, ni de la nostalgie ; juste du dégoût pour moi-même. Lorsqu'elle me quitta, ce fut le début de mon naufrage avec armes et bagages. Elle m’avait prévenu. Sois fou, mais lucide. Je n’étais qu’un pauvre fou, qui avait enfermé l’Amour dans un sacrifice inutile.
Je frappe ma poche pour sentir la pierre qui lui appartient encore. La tasse claque vide. Le café me passe comme un coup de poing. Je lace mes godillots. Corniaud trépigne, prêt à dévorer le monde. Graton rouspète, les moutons font la queue comme des condamnés polis. Je repars, la montagne à la bouche, la mémoire au bout des doigts. Parfois je hurle son nom pour voir si l’écho l’a prise. L’écho me rend seulement ma voix, plus usée. Et si, cette fois, le chemin me rendait autre chose… ?
Je parcours l’alpage qui monte en pente raide, mais régulière pour échouer à son extrémité, une longue falaise dominant du haut de ses milles mètres l’horizon couvert de plaines. Je me retourne et la beauté du paysage me chauffe l’âme. La nature me donne l’espoir que rien n’est vain. Au loin un troupeau de chamois s’égaye puis semble fuir. Je distingue une silhouette, puis deux, puis trois. Je m’assois et attends une vue meilleure, les minutes s’égrènent. Je m’assoupis, bercé par la chaleur du soleil et la douceur de cette mâtinée de printemps.
J’ouvre les yeux, les marcheurs se sont approchés, un malaise diffus naît en moi. Je connais la démarche du premier marcheur, mon sang se fige. Corniaud aboie, Graton et les moutons font cercle autour de moi, comme pour me protéger. Est-ce possible ? Je me lève.
Je la reconnais à la démarche — cette manière de peser les pas, comme on compte des dettes. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un tambour de guerre. Elle marche la première, et derrière elle deux silhouettes qui boitent moins que mon espérance. Corniaud se dresse, crocs prêts, tandis que Graton souffle comme un vieux violon. Les moutons hérissent leur toison. Je n’ai pas pleuré depuis des années. Là, j’ai la gorge pleine d’une mer salée. Je pourrais crier son nom, lui lancer mes poumons, courir vers elle comme un fou charmé. Mais je me souviens de l’ordre qu’elle m’a donné : sois fou, mais lucide. Alors je reste debout, la main sur ma poche où la pierre chauffe, et j’attends qu’elle fasse le premier geste. Le vent coupe la vallée. Son pas se rapproche. Que va-t-elle faire ?
Je sens qu’Hyiab s’arrête à quelques mètres et je baisse la tête comme lors de son unique visite à la prison où j’étais détenu. Elle m’avait dit trois phrases simples, trois balles tirées à bout portant : « Maintenant, ils ont le contrôle sur l’espèce humaine. Le récit des fragments est perdu pour son plus grand malheur. Tu leur as tout donné ». Je n’ai pas le cran de regarder cette femme qui était tout pour moi et que j’ai trahie. Nous restons dans un silence épais plusieurs minutes. Elle s’approche d’un pas léger, j’entends son souffle, je reconnais l’odeur de son parfum, Je lève mes yeux embués de larmes. Sa main est tendue vers moi, ses yeux gris sont intransigeants : « Nous devons assumer nos actes. Notre dernier combat nous attend. » Corniaud hurle à la mort.
Je prends sa main. Elle est froide et décidée. Hyiab sort d’un sac une boîte noire qui cliquette comme une boîte à musique d’Apocalypse. « Là-dedans il y a ce qu’ils ont volé », dit-elle, « et ce que tu as donné ». Les moutons reniflent la mort comme on renifle l’orage. Corniaud grogne, prêt au combat. Je sens la pierre dans ma poche, lourde comme un passé. Nous descendons la falaise. Le vent hurle des classiques de guerre. Hyiab lit à voix basse des fragments que je reconnus et ne reconnus plus. À chaque mot, des yeux s’ouvrent dans les plaines. Les machines qui tenaient les hommes se fissurent comme verre gelé. Quand elle ferme la boîte, je comprends ce qu’il faut faire. Je jette la pierre dans le vide. Elle chute. Je perds mon visage de mémoire. Je ris, déraisonnable et lucide. Ma voix se casse. Hyiab pleure sans bruit. Corniaud lèche ma main. Graton brait. Les moutons reprennent la route. Je redeviens marcheur sans histoire. La femme s’éloigne, solide comme une victoire austère. Le monde reprend son droit d’être. Moi, je suis vide et léger. Je marche encore. Les deux pins me regardent s’éloigner. La momie tient ses bras. J’ai sauvé quelque chose. Peut-être l’amour. Peut-être le monde. Le reste, c’est le vent qui l’emporte.