Armakan
Grand Maître Jouteur
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Plume
Apprentie Jouteuse
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Les plages de la Bretagne sont infinies lorsque le gris du ciel et le bleu ferreux de la mer sont mêlés par les vents d’hiver. Émile et Jeanne marchent, protégés par leurs combinaisons cirées et leurs grosses bottes dont les traces sont balayées par les embruns. Ils ne se parlent pas. La jeune femme veille sur le vieil homme qui la traîne chaque matin sur cette plage. Depuis le jour où elle est arrivée de Paris. La petite annonce le précisait bien : « Cherche jeune femme, bien élevée, aimant la discussion, la marche, pour un vieux monsieur mauvais coucheur. Tâches ménagères exclues, gouvernantes et cuisinière à demeure. Durée trois mois ». La rémunération était alléchante et renseignements pris, sérieuse. Jeanne avait sauté sur l’occasion. Elle venait d’être licenciée et désirait un peu de temps pour réfléchir.
Le vieil homme marche comme un soldat et semble attendre quelque chose. Elle en a la certitude lorsqu’il tend le bras et gueule victorieux : « Je savais que la prédiction se réaliserait ». Jeanne aperçoit un appareil photo dans son étui que la mer a rejeté. Ils s’approchent de l’objet. Émile se baisse, le ramasse et le lui donne. « Ce sera à vous de l’ouvrir ». La jeune femme remarque qu’il s’agit d’un modèle ancien. Certainement hors d’usage par son immersion prolongée dans l’océan.
En prenant l'objet elle pressent l’abîme, l’impossible..
Jeanne observe d’abord la sacoche en cuir d'époque. Il y a quelques traces d’usures et rayures, mais l’étui est trop bien conservé pour avoir été réellement immergé. Elle découvre l’appareil intact, boitier argentique ancien, marque Semflex Sem Standard, fabriqué dans les années 60... Cet objet qui renferme d’effroyables secret.
Le ciel est triste et beau, le regard de Jeanne se perd dans l’ondulation des flots, et dans les teintes pourprées de son tragique passé.
« Pourquoi avoir voulu changer maintenant le cours des choses ? »
Émile ouvre la porte de la vieille ferme bretonne qu’il a restaurée durant vingt années. Les murs et les objets qui s’y trouvent ont une histoire. Rien n’a été laissé au hasard dans ce décor. Tout s’inscrit dans un plan qu’il a conçu depuis la mort de sa femme, à l’image de l’annonce à laquelle a répondu Jeanne et le rôle qu’elle devra jouer de plein gré ou non.
Sa gouvernante se précipite pour l’aider à enlever sa combinaison. Martes, la cuisinière l’informe qu’une fois installé près de l’âtre où elle à préparé un feu, elle leur servira une collation. Il remercie d’un signe de tête et en profite pour regarder rapidement Jeanne dans le miroir de l’entrée. Elle est soucieuse. Son visage d’ange se perd dans un vide qu’elle pressent. Elle est sur le chemin. Émile s’approche du foyer et se frotte les mains, autant pour se réchauffer que pour exprimer sa satisfaction.
Le feu crépite dans la cheminée, Jeanne se lance, les mains moites, le regard indicible, une colère blanche et froide monte en elle :
« Cet appareil photo faisait partie d’une collection précieuse et chère à ma mère. Je ne vous apprends rien. J’avais onze ans quand j’ai découvert sa mort. Je l’ai trouvée, gisant dans un bain de sang comme une poupée désarticulée regardant les étoiles. Je l’ai perdue ce soir là, à jamais .
Qui êtes vous pour me plonger à nouveau dans son meurtre ? »
Jeanne tourne les talons, quitte la pièce et laisse à Emile une sensation de coït interrompu.
Émile sourit tristement en regardant Jeanne quitter la pièce. Le sort en est jeté. Elle aurait dû ouvrir l’appareil en sa présence. Une chose extraordinaire serait arrivée. Mais elle est à l’image de sa mère, à fleur de peau, et s’enflamme comme la forêt asséchée frappée par le premier éclair de l’orage. Il ne reste plus qu’à lui faire porter par sa gouvernante une boîte dans laquelle se trouve la correspondance amoureuse avec sa mère. Cette dernière est déjà là, déçue, retenant ses larmes, prête à accomplir son ultime mission. Il se lève, lui touche affectueusement l’épaule en passant près d’elle, sans un mot. Son chemin se termine.
Il remet difficilement sa combinaison. Ouvre la porte de sa demeure si choyée et s’avance dans la nuit. Le vent est tombé, la mer est apaisée. Au lointain résonne le son d’une corne de brume comme pour l’aider à rejoindre l’autre côté de la rive. Son aimée l’attend.
La brume recouvre une mer de tempête.