Plume
Apprentie Jouteuse
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George Sand
Grand Maître Jouteur
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Une province grise, des rituels de notaire et quarante ans de mariage qui pèsent le poids d’un linceul. Jean-Louis a 80 balais, une peur bleue de la morgue, et une envie subite de jouer les prolongations.
Alors, il cogne. Avec cruauté, il démolit celle qui lui a tant donné. Il lui vomit son désamour à la gueule entre le fromage et le dessert. Comme si Marguerite était responsable du temps qui passe.
Sa folie ? Une jouvencelle qui exige le titre de « légitime ». Le pauvre type est coincé entre le confort de ses pantoufles et le diktat d’une nouvelle maîtresse.
Quelqu’un pour l’arrêter ? Quelqu’un pour dire à ce vieil idiot : « Vas-y, Jean-Louis, fonce ! Va donc tester l’épreuve du réel. On a hâte de voir ta jouvencelle de 60 balais te montrer sa tête au réveil, une fois le maquillage resté sur l’oreiller. On a hâte qu’elle découvre tes flatulences sonores, ton absence de conversation et ton corps de vieillard vautré dans le canapé. »
Elle se leva lentement, sans bruit, comme si la colère lui avait appris la délicatesse. Le temps n’avait pas gommé sa fierté ; il l’avait affûtée. Elle prit son mouchoir, non pour essuyer des larmes, mais pour tracer la ligne d’un divorce moral. « Pars, » dit-elle d’une voix claire, plus jeune que la sienne. « Va donc tester ta jouvencelle au matin sans costume. » Il balbutia, la honte mêlée à l’indignation. Elle rassembla sa vaisselle, ses livres, ses mémoires — puis franchit la porte. Qui frappera pour la défendre ?
Personne ne viendrait. Marguerite n’avait besoin ni de bras vengeur, ni de témoin pour valider la cruauté de son mari.
En refusant le secours des autres, elle affirmait qu’elle n’était plus une victime à secourir, mais une femme maître de son destin.
Elle ne claqua pas la porte, mais la ferma avec la précision d’une page que l’on tourne définitivement.
Elle posa la clé sur la table comme on dépose une arme. Pas de tumulte, seulement le bruit net qui marque la coupure. La lampe versait une lumière crue ; elle regarda ses rides non comme des fautes mais comme des routes. Marguerite se fit un thé, nota trois noms dans son carnet : l’avocat, la sœur de Plessis, la boutique de tapissier. Elle sourit, sans défi mais pleine d’espérance. Demain il faudra parler, trancher, signer ; ce soir elle goûta la première liberté qu’elle s’était donnée. Elle enfila son manteau, prit la photo d’un Noël ancien et ouvrit la fenêtre. Qui la suivra ?
Marguerite s’évapora. En refermant la porte de cette demeure qui sentait l’ennui et les conventions obligées, elle s’installa dans un appartement baigné de lumière, aux odeurs de thé fumé et de menthe fraîche. Elle mangeait du chocolat noir à minuit, dévorait des polars scandinaves, savourant le frisson que cela lui procurait. Lovée dans les coussins moelleux de son sofa, dans une déco feng shui qu’elle avait elle-même choisie, elle goûtait enfin au luxe de ne plus s’excuser. Elle sortait, s’offrait de jolies fleurs, ouvrait sa porte à l’envie et ne culpabilisait plus de rien. Elle était redevenue une jeune fille de quatre-vingts ans.
Son triomphe, à lui, sentait le plastique brûlé. Sa jouvencelle n’était pas une compagne, mais un budget. Dans son Louis XV, il l’observait débiter des futilités en siphonnant ses économies. Il cherchait désespérément le regard de Marguerite qui, durant toutes ces années, avait arrondi les angles de sa médiocrité. Il réalisa qu’il n’avait pas quitté une vieille femme pour une jeune, mais une reine pour une dinde. Et la dinde s’impatientait. Elle le trouvait vieux, lent.
Plus seul qu’un mort dans sa morgue, il était hanté par le fantôme d’une femme qu’il avait eu l’imbécillité de rendre libre.
Le vent entra, apportant l’odeur des tilleuls. Elle contempla la rue silencieuse : rien n’avait changé, et tout était possible. Elle écrivit une lettre à sa fille, un mot pour l’avocat, nota l’adresse du tapissier ; la vieille alliance glissa dans un mouchoir et se posa sur la cheminée comme un objet dont on fait le deuil. Puis elle ouvrit la fenêtre pour parler au ciel et dit, sans colère mais avec certitude, qu’elle vivrait désormais pour elle. Demain le notaire, les papiers, l’ordre nouveau des habitudes ; ce soir elle rangea ses souvenirs selon ses seules lois, prit la photo, l’embrassa et ferma les yeux — prête à commencer le reste de sa vie.