ElieKopp
Apprenti Jouteur
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Victor Hugo
Grand Maître Jouteur
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Ils sont là, les vautours. L’avocat, le baveux, avec ses dents douteuses à force de tordre la loi, le regard bas à l’image de ses turpitudes. Puis les deux gros, remplis de cynisme et de suffisance. L’un, le colon boursouflé de parjure et de cupidité. L’autre, le cœur d’une puanteur de cadavre où s’affrontent l’égo et le mensonge.
En majesté, le sournois s’annonce, souriant, barbe grisonnante parfaitement entretenue, costume sur-mesure, soucieux de son apparence pour mieux masquer la malhonnêteté qui lui tient lieu de colonne vertébrale. Et voici le petit dernier, l’artiste raté, la casquette de « Peaky Blinders » pour s’affirmer, un style de plouc des planches aussi pourries que celles de la cellule de prison où il croupit quelques mois.
Le baveux se racle sa gorge encombrée de glaire et les yeux figés sur ses documents ouvre le bal de cette assemblée générale où l’associé minoritaire sent déjà la crasse de ces gueux se poser sur son âme.
Le baveux leva une main maigre comme une épée déchue ; sa voix sifflante fit frissonner les poutres. Ils parlaient de bilans, de chiffres, de profits — ces dieux modernes qui mangent les hommes — et nommèrent « efficience » la démolition des vies. L’associé minoritaire sentit son cœur se contracter : le travail n’est pas marchandise, il est chair, sueur, mémoire. Devant ces vautours encravatés, il sentit monter une parole lourde comme une tempête. Il ouvrirait la bouche, non pour quémander, mais pour appeler à l’aube d’une justice où l’ouvrage retrouverait son honneur, où l’artisan et l’ouvrier redeviendraient héros. Et puis, au seuil de ce cri, il hésita, car l’orage réclame d’abord le premier coup…
Le minoritaire se leva, sortit de sa poche un papier comme un dégaine un révolver. Il le déplia avec l’émotion d’une lettre d’amour. L’atmosphère s’épaissit, les canailles se jetèrent des regards fourbes, ils redoutaient la vérité.
"Nous sommes ici par la volonté d’un homme que nous avons porté en terre il y a trois jours. Je l’ai veillé jusqu’à l’ultime instant, jusqu’à cet ultime soupir qui emporte l’âme vers un rivage inconnu. Mais de là, il est le gardien d’un phare qui nous guide pour nous éviter l’abîme. Voici son dernier message."
De longues secondes s’écoulèrent avant les premiers mots qui figèrent l’assemblée.
« Si vous tenez ces lignes, c’est que la mort m’a laissé une tâche plus lourde que le cercueil : réparer l’injustice. J’ai vu vos mains creuser la tombe de l’atelier, détourner le salaire des bras, vendre la sueur comme on vend du blé pourri. Aux associés présents, je lègue la vérité : aux ouvriers, la clef des comptes, aux voleurs, la honte. Que chacun choisisse son destin : rendre ou retenir. Mais sachez que la lumière que j’allume ne s’éteint pas. J’ai laissé des preuves, des noms, des chiffres — et un homme pour les porter si vous fermez la porte à la rédemption. » Le silence fut un glaive. Le minoritaire posa le papier sur la table, les yeux en feu. Qui oserait maintenant retenir le soleil ?
Le gros au colon boursouflé de parjure et de cupidité tenta un rire de mépris qui s’étrangla dans sa gorge nouée par la peur. L’autre au cœur d’une puanteur de cadavres baissa les yeux. Le baveux se tortillait sur son siège avant d’éructer que la diffamation frappait à la porte de l’entreprise. L’artiste raté rabattit sa casquette de beauf pour masquer son regard de gêne. Le sournois au costume de maquereau sourit à l’intention du minoritaire et de sa langue de serpent s’adressa à lui ; « Continuez donc cher ami, que l’on en termine. Je ne crains rien de vous et encore moins de ce vieil homme que nous avons enterré ».
Le minoritaire sortit un autre papier de sa poche qu’il déplia avec précaution. La lumière qui allait jaillir ne fera pas de pitié.
Il déplia ce second écrit comme on ouvre un tabernacle ; ce n’était ni prière ni blague, mais l’inventaire implacable des forfaits : dates, heures, montants, signatures — chaque ligne un coup de burin sur la pierre de leurs mensonges. « Voici vos noms », dit-il, et son doigt, tel un flèche de vérité, s’abattit sur une signature. Le sourire du sournois se fêla, le colon se renfrogna, le baveux balbutia des lois qui ne le protégeraient point. D’une voix cathédrale il proclama réparation, restitution, châtiment public, et la libération du travail comme d’un saint temple. Alors, au fond de la salle, une ombre se leva.
Le minoritaire fit trois pas en arrière, l’ombre s’avança. Ils étaient tous là, celles et ceux qui bâtirent cette entreprise depuis des générations. Combien au moment de leur dernier souffle pensèrent à elle plutôt qu’à Dieu ? Une multitude, leur éternité était là comme l’œuvre du sculpteur, de l’écrivain, du poète. Dehors, les ouvriers, les employés, les cadres, les travailleurs d’aujourd’hui se rassemblaient sous la fenêtre de la salle de l’Assemblée Générale. Les vivants s’unissaient aux morts.
Le Baveux, le Colon gonflé, le Sournois, le Cœur puant, sentirent le fouet prendre son élan. Ils se courbèrent, esclave de l’argent sans âme.
Alors la voix du minoritaire monta, comme un glas que le vent porte au loin, large et implacable : « Ô vous qui tenez la bourse comme on tient un poignard, souvenez‑vous des paumes qui vous ont édifiés ! » La salle fut traversée d’un souffle ; les fenêtres vibrèrent ; la foule dehors frappa et chanta — non pas une clameur vaine, mais la mémoire qui réclame justice. Les vautours reculèrent, pâles, pris à la lumière nue ; le sournois tordit son sourire, le baveux chercha une loi, le colon chercha un alibi. Une feuille, torche de papier, glissa sur la table ; les regards des travailleurs devinrent tribunal. Que décideront ces mains qui ont bâti des vies ?
Le minoritaire tendit les bras comme le Christ sur la croix. « Laissez-les choisir ! » hurla-t-il. « Le grand Platon n’a-t-il pas enseigné que la plus belle victoire est la victoire sur soi ! ». Il prit le papier, le déchira sans le lire. « Messieurs les majoritaires, montrez-nous comment vous allez racheter vos âmes ». Une voix cristalline s’éleva de la foule, son chant se répandit comme la marée montante. Était-il celui de la résurrection ou le chant du bourreau ?
Les majoritaires, cloportes à nu, hésitèrent. Le sournois chercha son miroir, le colon sentit son or fondre comme cire ; l’artiste retira sa casquette et pleura.
Un ouvrier marcha vers la table, y posa les comptes déchiffrés et dit d’une voix trempée par la forge : « Rendez. »
Ils rendirent — or, faux pouvoirs, sièges volés — au peuple qui sut pardonner mais exiger réparation. L’atelier devint agora, la chaîne se fit lyre, la sueur reçut son nom de gloire. La tombe du mort fut fleurie par des mains reconnaissantes ; la justice prit racine. Le soleil entra, la nuit des vautours se dissipa, et l’aube, souveraine, proclama la victoire du travail retrouvé.