Armakan
Grand Maître Jouteur
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aubertinp
Maître Jouteur
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6 h 15, la sonnerie des trompettes de Jéricho réveilla Léon qui, tâtonnant du bras, finit par écraser sa main sur son portable pour la faire cesser. Il rampa hors de son lit, fit quelques ablutions dans sa salle de bain, se dirigea vers la cuisine, se fit un café, et effectua son rituel matinal qui consistait à s’asseoir sur la terrasse de sa villa et observer la ville étalée à ses pieds. Il adorait cette vue, ne s’en lassait jamais, mais après quelques minutes d’observation il sentit un changement. Non dans ce qu’il voyait, mais dans ce qu’il entendait. Une sorte de grondement sortant d’une caverne. Son instinct de flic ne le trompait jamais. Il se passait quelque chose. Il attrapa son mobile pour se connecter à l’Agence France-Presse, mais il s’aperçut qu’il n’était pas connecté à Internet. Il se rendit dans le vestiaire où la Freebox était installée et constata qu’elle était en erreur. Il mit son portable en connexion cellulaire, même résultat, pas d’Internet. Jurant il alluma sa TV reliée par satellite et une fenêtre lui indiqua qu’il n’était pas connecté. Bêtement, il appela un collègue, impossible. Il s’habilla et fila à toute vitesse au commissariat. Mais à peine sorti de son garage avec sa voiture, une pagaille monstre l’empêcha d’avancer. Tout semblait sens dessus dessous.
Le café était infect. Était-ce dû à ces éternelles réductions budgétaires ? Où était-elle juste de mauvaise humeur après la nuit qui venait de s’écouler ?
Elle quitta l’espace de pause avec son café dans la main et se sentit rassurée, comme si ce gobelet avec un effet protecteur devant toute cette merde qui venait de leur tomber dessus.
Entrant dans la salle de contrôle, elle inspecta son équipe, tous affairés à taper frénétiquement sur leurs claviers. Comme si ça pouvait faire encore une différence.
Située dans une salle enterrée, cette « situation room » comme ces directeurs aimaient l’appeler, était gardée secrète.
Le personnel qui choisissait délibérément de s’y enfermer restait des mois cloîtré, pour être en mesure d’agir le moment venu.
Dépendant du ministère de la Défense, les mêmes stratégies que pour les sous-marins en plongée s’appliquaient ici. Ils avaient de quoi survivre dans ce « bunker » pendant plusieurs mois.
Manque de bol, il fallut que « l’incident » se produise pendant sa garde, voilà à quoi elle pensait.
Rien à foutre des conséquences pour le pays, l’économie et toutes ces conneries.
Elle allait être enfermée ici pour un moment.
— Chef ?
Voilà qui l’a sortie de sa rêverie.
— On fait quoi chef ?
Léon débaroula à l’Hôtel de Police après une course de 3 kilomètres à se faufiler dans l’enchevêtrement des voitures et des passants paniqués. À peine arrivé l’inspecteur Labarre, haletant, entra sans frapper.
— Commissaire, vous êtes attendu chez le directeur. Un vrai bordel, plus d’Internet, une panne nationale ! Plus de GPS, plus d’accès aux sites, aux réseaux sociaux, plus de communication, plus de télé, plus de satellites…
— Calme-toi Jean ! J’ai eu le temps de m’en rendre compte en arrivant ici. Cherche-moi des émetteurs radio, des talkies-walkies, bref, toute sorte de matériel de com utilisable sans Internet.
Léon pénétra dans le bureau du patron. Un vrai QG de campagne. En dehors du directeur s’y trouvaient le préfet, le responsable de la sécurité civile, des pompiers et un militaire. Il aimait bien le préfet, un type brillant, peu marqué par le moule de la préfectorale, ouvert et efficace. Il lui avait toujours facilité la tâche dans ses missions difficiles avec les mafias des pays de l’Est agissant sur son territoire. L’édile le vit.
— Ah commissaire vous voilà ! Vous partez avec…
Il désigna un homme, de noir vêtu, un chapeau rabattu sur le visage, assis, presque caché au fond de la salle.
— Service renseignement militaire, il vous expliquera. Il nous faut un correspondant police là-bas. Filez !
Avant même qu’elle pût répondre, une alarme se mit à sonner.
« Alerte code 99 », « Alerte code 99 ». Le signal était suffisamment fort pour l’empêcher de réfléchir. Mince, c’était quoi déjà ce code 99 ?
Sa signification lui revint immédiatement en mémoire : c’était celui d’une alerte aux missiles. L’armée avait donc déclenché l’alerte, ils étaient attaqués.
Elle chassa cette pensée et répondit à son subalterne.
— On applique le protocole. Fermez l’intégralité du bunker et passez-moi le général de l’armée de terre au téléphone.
Cette première prise de décision lui fit un bien fou. Elle était de retour dans l’action, dans le présent, dans ce à quoi elle avait toujours été formée.
Après trois sonneries, le général répondit et enchaîna immédiatement :
— Non, Carole, tu ne rêves pas, on est attaqués. Nos radars crépitent dans tous les sens, c’est une attaque à large échelle. Actuellement, impossible de dire si ce sont des nukes ou pas. Par chance, nos communications militaires radio fonctionnent. Le président est déjà en sécurité. C’est quoi ce bordel avec internet ?
— On s’est fait hacker les serveurs DNS centraux, plus aucune machine ne peut se trouver… c’est l’enfer. Pas sûr de pouvoir remettre en ligne avant plusieurs heures.
— Merde… on ne va pas pouvoir alerter les gens.
Léon pénétra dans le bunker au moment où les portes se refermaient. Son sbire militaire l’emmena vers une mezzanine surplombant une salle de commandement où une centaine de galonnés s’affairaient comme des fourmis.
— C’est votre poste d’observation, je reviens.
Léon salua son voisin, un moine.
— Je suis le commissaire Léon Kopp.
Sans le regarder, le moine répondit.
— Abbé Jean, de l’ordre des Bénédictins.
— Je ne m’attendais pas à voir un membre de votre ordre ici.
— Observez les gens dans cette mezzanine. Ils représentent tous une organisation. C’est la procédure.
— Quelle procédure ?
— Celle du « Péril imminent ».
— Elle dit quoi.
— Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer. Tout ça est d’une stupidité du diable. C’est encore une affaire à la Stanislas Petrov !
— Je ne connais pas.
— En 1983 les satellites de surveillance soviétiques ont déclenché une alerte atomique, Petrov a pris la décision d’informer sa hiérarchie qu’il s’agissait d’une fausse alerte. Elle a décidé de ne pas riposter. Imaginez l’inverse.
— Que se passe-t-il réellement ?
— Trump a coupé Internet pour toute l’Europe, plus de GPS, de réseau, etc.
— Que fixez-vous si intensément ?
— La jeune femme au dernier bureau à droite, première rangée.
— Pourquoi ?
— La nouvelle Petrov.
— Comment le savez-vous ?
Le moine sourit.
Léon suivit le regard de l’abbé. La jeune femme, une capitaine de l’armée de l’air, fixait un écran où défilaient des données cryptiques. Ses doigts volaient sur le clavier, mais son visage restait impassible, presque détaché de l’urgence ambiante.
Dans le coin supérieur de la salle étaient retransmises, en direct, sur des écrans géants, les scènes de chaos qui se déroulaient actuellement quelque part dans la capitale.
Elle se tourna et sourit au moine et au flic. Un sourire faux, pensa Léon.
Elle essaya de respirer profondément et mit ses mains le long du corps ; elle savait que son arme de service était attachée à sa ceinture.
Elle sortit son pistolet, se retourna et, en un instant, mit deux balles dans la tête du moine, qui s’écroula.
Avant que quelqu’un puisse réagir, elle déclara :
« — C’est un traître, il travaille contre nous. Léon, allez, bougez-vous ! »
- Coupez ! Merde ! Tu devais t’avancer Marie de trois mètres pour qu’on te cadre plein champ lorsque tu dégaines et tires ! J’en peux plus ! Je me casse !
Et en bon réalisateur sanguin, Fédor Pialat fila rageusement vers la sortie du décor suivi par les piétinements de ses assistants tout contrits, roulant des yeux effarés envers les acteurs qui se regroupaient, lassés et fatigués.
Léon, Jean dans la vraie, vie enleva des morceaux de chairs synthétiques qu’il s’amusa à écraser sur le crane chauve du moine, son ami Georges. Quant à Marie, la divine Sandrine au 2 millions d’abonnés sur Insta, à peine gênée de sa bévue, elle attrapa son téléphone portable tendu par son agent artistique et se plongea sur ses réseaux sociaux comme une vache sur de l’herbe fraîche. Ses acolytes firent de même, des pigeons prostrés sur des miettes de pain. Il ne se passa pas deux minutes sans que tous trois râlent, aucune connexion n’était possible. Tous les membres du film présents sur le plateau constatèrent le même phénomène. Et quand un employé du catering fit irruption en gueulant, paniqué, que tout était sens dessus dessous à l’extérieur, car Internet ne fonctionnait plus nulle part, ce furent des cris d’angoisse. Seul Georges, encore dans son personnage de moine, lâcha, d’un ton biblique.
- La réalité rattrape toujours la fiction.
Le métro était bondé, heure de pointe oblige.
Pierre regardait ses congénères en souriant.
Ils avaient l’air d’un troupeau de bêtes affolées par un coup de tonnerre.
Leurs vies avaient irrémédiablement basculé dans l’inconnu. Il y a encore peu, scotchés à leurs écrans, personne ne l’avait remarqué.
Pierre tenait sa vengeance. Ces abrutis allaient payer, ce n’était que le début. Ah, bien sûr qu’on s’était moqué de lui quand il avait alerté sur un forum du dark web que la coupure était imminente.
Ce qui le choqua le plus, c’était le bruit : le niveau sonore était monté, au fur et à mesure que les gens s’étaient mis à parler. Effet secondaire positif, se dit Pierre.
La rame de métro était à l’arrêt. Sans internet, impossible de contacter qui que ce soit.
Le jeune ne paniquait pas : il s’était préparé toute sa vie à une seule chose : survivre.
Au fond de son sac à dos, il sortit un grand couteau. Mieux vaut prévenir que guérir.
— Vous êtes flic, c’est ça ? interpella Pierre.
— Oui. Et vous, vous vous apprêtez à faire quoi avec ce couteau ? cingla Amandine. Elle avait mis dans sa voix le plus d’autorité possible.
Pierre ne répondit pas tout de suite.
Puis il lâcha :
— Va falloir collaborer, alors. Je vous fais un topo de la situation. Nous sommes dans la phase 1 : coupure internet. La phase 2 va commencer sous peu. À ce que j’en sais, on a plutôt du cul de se retrouver sous terre. C’est pas la pire des situations, croyez-moi.
— Mais de quoi vous parlez ? lâcha la flic.
— Regardez-moi dans les yeux, je ne mens pas, mais vous le savez déjà. Il va falloir me faire confiance. Notre enjeu, là, c’est de se planquer dans un lieu sûr. Le pire va commencer.
— Mais… et tous ces gens-là, dans la rame ?
En guise de réponse, Pierre regarda Amandine dans les yeux, suffisamment longtemps pour qu’elle comprenne qu’on ne pouvait plus rien pour eux.
Quelqu’un actionna le système d’ouverture d’urgence des portes. Celles-ci s’ouvrirent.
La rame dégueula les passagers sur la voie et telle une bande de rats d’égouts elle fila sans demander son reste. Amandine dégaina son Glock et mit en joue Pierre.
— Lâchez votre couteau !
Il le déposa au sol tout en fixant la jeune femme d’un air dépité.
— Expliquez-moi votre phase deux !
— Baissez votre arme, je ne suis pas une menace pour vous. Les voyageurs sont partis. Je redoutais une panique et il m’aurait juste servi à m’ouvrir un passage vers la sortie.
— En poignardant les gens !
— Oui, la survie aurait été à ce prix.
Amandine remit son Glock dans son étui. D’un coup, une vague de chaleur envahit le tunnel du métro. Elle augmenta de seconde en seconde au point d’aspirer tout l’oxygène. Les jeunes gens suffoquaient.
Pierre sortit de son sac un masque à gaz et rejoignit Amandine. Il lui murmura dans un souffle : « On respire chacun à son tour et calmement ». Il lui colla le masque, Amandine inspira, Pierre fit de même et ils commencèrent leurs balais d’asphyxiés. Ils sentaient leur peau devenir brûlante.
La douleur semblait devenir de plus en plus forte à mesure que la température dans la rame augmentait.
Le masque à gaz passait d’un visage à l’autre. Pierre prit une respiration profonde, enfila le masque et déclara calmement, pour qu’Amandine puisse comprendre malgré le masque :
— On est en phase 2, c’est plus rapide que ce que j’avais prévu.
Amandine opina, et ils continuèrent à s’échanger le masque.
La hausse de température semblait marquer le pas, puis, au bout de quelques minutes, reflua pour devenir supportable.
Il n’y avait plus âme qui vive dehors.
— Maintenance, c’est toi et moi, rien d’autre.