Abzalon
Apprenti Jouteur
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Jules Verne
Grand Maître Jouteur
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An 20250.
L’Homme, automate soumis aux règles strictes du Darwinisme et à sa chimie cérébrale, à force de commodiser par la technologie sa capacité à faire et à penser est devenue purement jouisseur, hédoniste radical, et l’entièreté de la société est tourné vers la recherche du plaisir.
La société est organisée en 4 grandes strates....
La première strate, nommée les Épicuriens, compose la masse des jouisseurs : alcôves sensorielles, synthèses d’arômes et d’orgasmes codifiés, tout plaisir y est produit à la chaîne selon recettes biochimiques. La seconde regroupe les Artisans de l’Organisme, ingénieurs et techniciens qui entretiennent les cathéters cérébraux, cultivent enzymes et réparent automates : sans eux l’édifice s’effondrerait. La troisième conserve le Savoir — Archivistes, mathématiciens, historiens — qui conçoivent et évaluent les protocoles. Enfin les Sentinelles, garantes de la sélection darwinienne, administrent récompenses et exclusions. Or, à l’aube, un capteur signala une anomalie dans une enclave : un rythme neuronal libre, inexplicable…
… Un être singulier venait de naître, dépourvu de système dopaminergique et serotoninergique, incapable de ressentir le moindre plaisir et pourtant… il vit et crie comme n’importe quel nouveau-né.
Les Sentinelles commençaient déjà à s’organiser pour trianguler cette anomalie dans le but de l’effacer, mais c’était sans compter la pugnacité de sa mère, Lu, qui malgré sa vision vaporeuse, effet secondaire cocktail de substance administrée pour rendre l’accouchement indolore, sentait que son fils, Tô, était unique en son genre et que les machines étaient confuses devant le résultat du scanner biométrique, et était en train d’exporter les informations sur l’extranet des Sentinelles. Lu connaissait trop bien ces machines, c’est elle qui les avaient programmées, et même dans son état second, elle était capable de déchiffrer leurs cliquetis frénétiques. Elle savait qu’elle n’avait pas beaucoup de temps devant elle…
Lu comprit qu’il lui fallait gagner des secondes. D’une main sûre elle injecta, via la console obstétricale, un leurre numérique : un flux chiffré mimant la signature dopaminergique et semant des artéfacts temporels pour brouiller la triangulation. Simultanément elle activa le petit cocon anaérobie qu’elle avait conçu — une gaine isolante annulant champs et capteurs — et y glissa Tô. Le silence des machines fut trompeur : au-dehors les Sentinelles affinaient leurs balayages. Lu posa sa paume sur la tête du bébé, murmura une directive codée et, le cœur serré, se prépara à fuir vers les archives souterraines.
Pour protéger Tô, elle devrait abandonner tout ce qu’elle avait construit dans la caste des Artisans, elle le savait. Les Sentinelles ont pour mission d’effacer toute anomalie ne respectant pas le Code. Elle ne savait pas encore qu’est-ce qui n’allait pas chez Tô mais sans instant de mère l’empêchait de l’abandonner. Elle devait comprendre la réaction des machines, elle se rendit en trombe à son laboratoire grâce à son drone et fit passer Tô dans le scanner biométrique sur lequel elle travaillait…
Le scanner, sous ses doigts familiers, cracha des ondes et des chiffres. Les courbes attendues — dopamine, sérotonine — étaient plates. À leur place, un motif oscillant, quasi musical : trains d’impulsions à rythme inconstant et une topographie électrique inconnue, ordonnée. Lu sentit qu’on avait affaire à une transformation, non à une déficience. Elle captura et brouilla le flux, expédia un compte rendu falsifié. Mais l’algorithme central releva une signature étrangère. Elle devait agir vite : enseigner à Tô à feindre, ou le reconstruire.
… mais l’option d’une reconstruction, bien que la plus facile était inacceptable. Son fils, à peine avait-il ouvert les yeux sur ce monde normatif, qu’il devrait déjà se dissoudre dans la masse ? Perdre son identité avant même d’avoir pu la construire ? Jamais de la vie.
Et c’est pourtant de cela qu’il est question, Lu savait dans quoi elle s’engageait. Avant que Tô ne soit capable de contrôler son rythme neuronal, ils devront vivre cachés, là où les radars des Sentinelles ne pourront les trouver…
Elle s’empressa de mettre dans sa sacoche les quelques effets personnels qu’elle avait dans son laboratoire, en particulier, la photo de Ruk, père défunt de Tô, puis elle remonta avec appréhension sur son drone pour se diriger vers les abysses, les bas fonds de la mégalopole complètement dépourvu d’Extranet et trop pollué pour y être habités. Pourtant, Lu le savait c’est la que vivait les Atechnautes dans des conditions que la plupart ignorent. Elles les avaient vu par le biais des rares robots de maintenance qui œuvrent dans les abysses, principalement à la consolidation des fondations.
Les Atechnautes étaient au départ une secte qui refusait toute forme de technologie, traquée par les sentinelles, ils avaient dû trouver refuge dans les abysses, depuis, leurs rangs ont été rejoints par tous les parias et rebuts que ce monde a a o.
Les abysses s’ouvrirent sous eux comme une gorge d’acier et de brouillard : piliers rongés, nacelles de maintenance grinçantes, bancs de condensats fluorescents où s’activait une faune mécanique. Les Atechnautes avaient troqué l’ExtraNet pour des clapets, des filtres à charbon primitifs et des relais manuels ; leur savoir tenait plus du tour de main que de l’algorithme. Le drone glissa entre les ombres, évitant les patrouilles lumineuses des Sentinelles. Lu posa son cocon sur une passerelle enfouie. Un éclair de lampe et une silhouette encapuchonnée apparut, visage buriné, lunettes de soudeur reflétant la photo de Ruk. Elle examina Tô, entendit son gémissement étouffé. Après un long silence, la femme souffla : « Nous pouvons cacher un corps, non pas un secret. Suis-moi — mais la ville paiera si tu te trompes. »
Lu suivit la femme encapuchonnée, en ruminant les paroles qu’elle venait de proférer. Que voulait-elle dire par la ? Avait-elle déjà compris que Tô était différent ? Est-ce que même les abysses ne seront pas capables de le protéger des griffes des Sentinelles ? Avait-elle senti mon intuition que Tô allait devenir un point d’inflexion pour ce monde vide de sens ?
Encore trop confuse pour poser la moindre question, Lu suivant la femme pendant de longues minutes sur des ponts d’acier suspendus, craquant et gémissant sous leurs pieds, tantôt dans un noir quasi complet, tantôt aveuglés par des brûleurs à hydrogène. Toute son attention était porté sur ce parcours acrobatique tandis que sa guide volait de plateforme en plateforme avec l’habilité d’un chat de gouttière.
Elles arrivèrent finalement devant un tunnel s’enfonçant sous la megaCity. La femme se tourna vers Lu et son cocon avec un sourire en coin : « Bienvenu chez vous, votre nouveau chez vous », avant de s’enfoncer dans le tunnel, au bout duquel on pouvoir voire une lueur et entendre des bruits diffus de forge, de moteurs d’avant la 3e guerre et de voix. Le tunnel s’ouvrait sur la ville des Atechnautes « Sylveria », un enchevêtrement désordonné de cabane de tôle s’alternait avec des cultures de mousses et champignons comestibles et des élevages de rats et blattes…
Sylveria accueillit Lu et son enfant d’un souffle métallique et d’une courtoisie rude. Les Atechnautes, intrigués, entourèrent le cocon ; on posa la photo de Ruk sur un caisson chauffé — comme offrande et preuve. Les anciens, qui connaissaient la vie sans stimulations synthétiques, reconnurent dans les oscillations de Tô un lexique naïf plutôt qu’une maladie. Ils l’invitèrent à l’atelier : fil, bobines, aiguilles, relais manuels pour apprendre au bébé à conduire son propre rythme, sans drogues, par le geste et le bruit. Les Sentinelles envoyèrent des sondes ; le réseau artisanal, fait d’analogique et d’astuce, les achemina vers de fausses pistes. Tô grandit vite, modulant ses impulsions comme on apprend une flûte : il n’éprouvait pas de plaisir, mais il sut donner sens. À l’ombre des pylônes, une nouvelle possibilité naissait — non pas celle d’un retour au vieux code, mais d’une autre humanité où le sens précède la jouissance. Le monde, peut‑être, avait devant lui un premier chemin.