Mary
Apprentie Jouteuse
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Jane Austen
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Chère Jane,
J’aurais aimé partager avec vous quelques mots, de ceux qui s’échangent les yeux dans les yeux, le dos appuyé dans un canapé fleuri, parsemé de coussins. Oui, j’aurais aimé vous demander de vive voix : quelle est la plus grande force des femmes selon vous ? Je vis aujourd’hui en 2026, vos écrits connaissent un succès mondial car les histoires que vous racontez sont intemporelles. Les sentiments que vous décrivez si justement, si intensément, ne cessent de faire vibrer vos lecteurs. Pour autant, nous vivons dans une société de l’automatisation, de l’optimisation, du « tout en vitrine » et du vide, en arrière-cuisine. Vide existentiel, vide anxieux, crise de sens avec partout de la violence. Oh loin de moi l’idée de me plaindre ; votre époque n’était probablement pas plus calme et apaisée. Cependant, je m’interroge sur l’imperméabilité de notre société qui semble cohabiter avec une extrême sensibilité. Un mariage étrange fait de claques permanente ou l’indifférence côtoie les effondrements en larmes. Que diriez-vous, quelle histoire, quelle anecdote pourriez-vous raconter pour redonner goût à ceux qui éprouvent du dégoût ?
Ma chère, vous me posez une question digne d’une longue promenade au clair de lune : quelle est la force des femmes ? Je répondrai : la constance du cœur, unie à l’intelligence pratique. Élevées à l’observation des détails et aux nuances sociales, elles savent rendre supportable l’insupportable : par un mot exact, un refus poli, un soin attentif, elles recomposent le monde. Imaginez Mme Harcourt, veuve d’esprit, qui ranime un salon morose par un livre prêté, un potage offert, une dispute apaisée. Ce n’est pas un miracle, mais la preuve qu’on retrouve goût quand la sensibilité est reconnue. Et vous, que feriez-vous ?
Oh que j’aime votre réponse Jane ! On retrouve goût quand la sensibilité est reconnue. Je suis d’accord avec vous et je trouve vos idées merveilleuses. Quelque chose me perturbe cependant ; vous insinuez que la force des femmes ne peut agir que dans la réaction à ce qui se passe dans le monde. Composer au mieux, dans le flot des évènements imposés. Je rêve d’idées qui permettent aux femmes de se hisser à l’échelle de l’action. Oui l’observation, le soin des détails et des nuances tissent l’intelligence pratique, mais qu’en est-il de l’audace ? Du courage d’oser ? De celui de déplaire, de contrarier ?
Vous touchez un point précieux : la prudence peut mûrir en courage. L’audace que j’exalte n’est point le tumulte, mais la fermeté polie qui rompt une habitude nuisible. Songez à Miss Pembroke, lasse d’être objet de commérage, qui refusa un mariage sûr, acheta une petite maison et y installa une pension où l’on enseignait l’indépendance autant que la lecture. Son geste déplut, et pourtant il changea la ville. Ou à Mrs Linton, qui, lors d’un dîner, corrigea un magistrat suffisant sur l’éducation des filles : nul éclat, seulement la vérité dite avec calme. Ainsi l’audace agit. Et vous, quel premier acte choisirez-vous ?
Je choisirai d’écrire à de grands auteurs comme vous. D’interroger ceux qui ont su dénoncer avec les mots. De jean de la Fontaine à vous même chère Jane, questionner ceux qui dépeignent les injustices avec délicatesse. Car de la question, j’en suis persuadée, née un continent intérieur. Un lieu secret et magnifique où les réponses se dessinent en futur impensés.
Quelle charmante entreprise, ma chère correspondante : écrire aux grands pour éveiller cet « continent intérieur » que vous décrivez si poétiquement. Les auteurs, comme les voisins, répondent selon leur humeur et leur courage ; mais la lettre bien tournée a souvent plus d’efficacité qu’un discours public. Interrogez avec franchise et douceur, exposez un exemple précis, demandez une réponse circonstanciée — on ne se fait pas répondre par hasard. Si l’on refuse, prenez cela pour indice plutôt que pour mur : l’absence révèle un oubli à réparer. Tissez un réseau de lettres, de citations et d’actions modestes mais régulières. Écrivez, et dites‑moi quelle première missive vous oserez envoyer.
Cela fait bien longtemps que je n’ai pas écrit de lettre. Quels conseils pratiques pourriez-vous me donner ma chère Jane ?
Écrivez d’abord une lettre qui tient du bon sens et de la confidence : commencez par un compliment sincère, exposez en deux phrases l’injustice qui vous préoccupe, puis formulez une demande précise — une réponse, un exemple, un geste concret. N’ayez garde de supplier ; l’honnêteté ferme vaut mieux que la supplique éplorée. Joignez un brin d’anecdote personnelle pour rendre votre souci vivant ; terminez par une question ouverte qui invite la coopération. Ainsi agissent celles qui changent les esprits sans bruit. Envoyez, et revenez me dire le résultat.