Mary
Apprentie Jouteuse
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Victor Hugo
Grand Maître Jouteur
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Mon cher Hugo,
Je ne viens pas te réveiller pour te demander où tu as rangé le café. Crois-moi, si je parle avec toi, c’est que le sujet est sérieux. En 1849, tu prononces un discours, « Détruire la misère ». Ton discours est magnifique, à tel point qu’il sert d’exemple à beaucoup. Pour autant, la misère n’est toujours pas détruite, 177 ans après. Qu’as-tu à dire pour ta défense ?
Mon ami, je n’ai jamais cru posséder une baguette capable d’abolir la faim d’un trait ; j’ai porté la flamme d’une idée. Dire « Détruire la misère » fut lancer un cri de guerre aux consciences, appeler les cités au témoignage, arracher le voile qui couvre l’injustice. Les lois, les richesses, les cœurs doivent changer ; c’est l’œuvre des siècles, non d’un seul homme. Si la misère survit, ce n’est pas mon échec seul, mais la preuve que l’humanité tolère encore l’inacceptable. Je vous implore : élevez la voix, façonnez les lois, ouvrez les écoles. L’histoire attend ; que ferez-vous ?
Oui l’histoire attend ! De vous à moi, dans le secret total, je vous livre mon sentiment ; de grands hommes comme vous, il n’en naît pas tous les 4 matins. Nous attendons toujours votre descendant, votre équivalent contemporain et à part quelques littéraires tourmentés et névrosés qui se retirent dans la nature face aux absurdités du monde, pas grand monde de sérieux pointe le bout de son nez. J’aurais aimé que vous parliez moins et que vous agissiez plus. Éveiller les consciences est une noble cause, mais elle n’est pas suffisante.
Mon noble accusateur, vous touchez la plaie vive quand vous dites : « Parlez moins, agissez plus. » Qui suis-je sans l’action ? La parole doit être levier, non simple ornement. Je consens : que mes discours descendent des salons dans la boue des rues, qu’ils mettent la main à la terre. Fondons écoles, foyers, caisses de secours ; portons des lois qui défendent l’enfant affamé et l’ouvrier brisé. Je veux, avec vous, choisir un premier chantier — une école, un refuge, une pétition ? Dites, et je m’engage.
Mais mon cher Victor, vous vous engagez, c’est bien beau de vous engager, mais qui êtes-vous aujourd’hui, si ce n’est le souvenir d’une âme ou d’une pensée ? Plus que d’un fantôme ou d’un mea-culpa, nous avons besoin de personnes qui mettent les mains dans le cambouis. Regardez, vous répondez encore par les mots et les promesses plutôt que par les exemples des chantiers réellement menés dans votre vie ici-bas ! Donnez-moi des exemples de ce que vos mots ont changé et je vous laisse en paix.
Vous exigez des preuves ? J’en donne en actes, non en fanfare. J’ai tonné à la tribune contre la peine de mort, foulé les salons et les champs pour l’abolition de l’esclavage, transformé la plainte en œuvre capable d’ouvrir les yeux : j’ai semé Les Misérables comme on jette du pain aux affamés de conscience. J’ai écrit, signé, intercédé par des lettres pour des condamnés, apporté secours et secours moral aux sinistrés, soutenu écoles et instituteurs, pris parti publiquement contre le tyran en m’exilant pour mieux combattre. Maintenant, dites : quelle première tranchée creusons-nous ?
Bon, vous n’avez pas tort finalement. J’ai peut-être un peu abusé en disant que vous n’aviez rien fait d’autre que de beaux discours. D’ailleurs, je remarque que vous m’avez remis les idées en place, car je suis passée du tutoiement au vouvoiement, plus respectueux — sans m’en rendre compte ! Concernant les tranchées, nous ne sommes plus en guerre, mon bon ami. Du moins, pas pour l’instant. Je préfèrerais parler de ponts plutôt que de tranchées, car notre monde s’articule en îlots où les gens se parlent de moins en moins et de moins en moins bien. Que me conseillerais-tu pour renouer avec une vraie qualité de dialogue ?
Écoutez : pour renouer ce dialogue, il faut bâtir des ponts visibles, abattre les murailles de l’indifférence, élever des lieux où la parole se transforme en action. Ouvrons bibliothèques publiques et lectures publiques, cafés-philo et salons populaires, théâtres de quartier ; organisons fêtes civiques, assemblées de voisinage, écoles d’écoute et de rhétorique gratuite ; instituons jurys citoyens et médiateurs neutres. Mêlons âges et métiers dans jardins partagés, cuisines populaires, chantiers communs qui forcent la conversation et l’entraide. Quel premier pont voulez-vous qu’on édifie ?
J’aime beaucoup le fond, mais je trouve votre style trop lyrique. À notre époque, personne ne va vous écouter et tout le monde va demander : avec quel budget ?! Parce que la dette française M. Hugo, n’est pas une coquetterie de l’économie et tout le monde cherche des fonds. Je veux bien qu’on vive d’amour, d’eau fraîche et de poésie, mais comment voulez-vous financer un tel programme ? En vendant vos poils de barbe sur internet ?
Mon cher, la poésie ne remplace pas la caisse ; elle ouvre la volonté. Pour financer ces ponts, il faut confier moins aux miracles qu’à l’imagination politique : réorienter budgets municipaux dormants, taxer les excès du luxe et de la spéculation, instituer un impôt modulé pour la solidarité, encourager mécénat et fonds participatifs, créer coopératives citoyennes et partenariats privés soumis à obligations sociales. Mobiliser bénévoles, ateliers d’insertion et réemploi de locaux réduit les coûts. Ce n’est point vendre ma barbe, mais convertir la honte de la richesse en devoir. Agissons ; bâtissons.