aubertinp
Maître Jouteur
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Armakan
Grand Maître Jouteur
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Ce que je vais vous conter ici est si vieux, si distant de nous, que certains mots, certaines expressions, vous paraîtront peu familiers. Mais je ne peux vous les traduire sans en perdre la signification. J’essayerai de vous les rendre accessibles quand cela est possible. Je vous demande donc de vous accrocher, car à la fin, tout fera sens. Du moins, je l’espère. Démarrons si vous le voulez bien.
Ouqanta descendit de sa montagne, un beau jour de printemps. Le géant Agroupantait. Il avait fait la plus grande découverte que cet ancien peuple pouvait faire : l’Atotorpau.
Elle le vit descendre de la montagne d’un pas lourd. La forêt semblait s’écarter en signe de soumission pour laisser un passage à celui dont l’aura recouvrait le royaume d’Agroupa. Il n’était ni chef ni roi encore moins un empereur, juste un Agroupantait dont la bonté emportait l’amour de ses contemporains. Certes, sa taille de géant imposait le respect et lui évitait tout affrontement physique, mais cette force naturelle ne rentrait pas en ligne de compte pour les Agroupantaits, car jamais il n’eut depuis sa naissance, cent cinquante ans auparavant, le moindre geste violent ni parole blessante.
Ouquanta vivait un peu à l’écart de la capitale du royaume, dans une immense grotte où il passait le plus clair de son temps à étudier à lire et écrire, le reste du temps, il donnait la main aux paysans alentour où sa puissance herculéenne pour les travaux des champs faisait merveille.
Puis vinrent cette fameuse nuit et ce terrible orage où la foudre frappa à l’entrée de sa grotte et fit un grand trou. Ouquanta demeura des heures à le regarder, à l’examiner, à caresser les pierres éclatées, à les respirer et à fixer le ciel comme s’il lui parlait. Puis il se réfugia plusieurs jours au fond de son antre.
Ce matin-là, il en sortit et commença à descendre de la montagne.
Sa venue au village ne manqua pas d’attirer une foule de curieux. Il était apprécié et ses apparitions étaient rares et prisées. Sans plus de cérémonial, il déclama.
— Peuple de la terre, écoutez bien, car je ne répéterai pas. Vous vivez vos misérables vies dans l’Atotorpau le plus ignoble qui soit. Mais je suis venu vous en libérer.
Veuillez prendre note des trois nouveaux commandements que j’ai découverts et que je vous livre ici, par ma bonté. Ils remplacent tout ce que vous avez appris, ou cru apprendre.
Le brave peuple le regardait, médusé.
— Premièrement, celui qui se maîtrise, qui contrôle ces affects, qui est raisonnables, pondéré n’est qu’un traite à sa nature. Laissez l’animal en vous gouverner et vous serez dans le vrai. Je vous le dis mes frères.
— Deuxièmement…
“Cessez d’aimer votre prochain, contentez-vous de le respecter et de le châtier s’il vous agresse verbalement ou physiquement.”
Ouquanta se gratta le derrière, l’air pensif avant d’ajouter.
— Sur ce second commandement, n’ayez pas de limite. Il se peut que celle ou celui qui vous manque de respect soit plus fort que vous et que vous soyez dans l’impossibilité de lui faire rendre gorge. N’hésitez pas à solliciter l’aide d’autres hommes, un peu comme pour une vendetta.
Ouquanta reprit un air pensif tout en se grattant cette fois l’entrejambe.
— Et dernier point pour se second commandement. N’oubliez pas ce bon conseil de Machiavel : “Les hommes doivent être caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont trop grandes ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance.”.
Ouquanta prit une énorme inspiration.
— Pour le troisième commandement…
Une jeune femme à la peau claire interrompit notre philosophe d’une voix cristalline.
« Mais qui donc est ce Machiavel ? »
La foule acquiesça dans un brouhaha. Ouquanta soupira.
« Ne m’interrompez pas ! »
Il montrait une agressivité que personne ne lui connaissait.
« Le salut ne sera donné qu’aux femmes. »
Le silence se fit.
Plus un bruit, plus un souffle, juste le murmure des pensées étouffées. Tous se regardaient, femmes et hommes. Personne ne comprenait. Ouquanta ne cachait pas son exaspération et d’une voix tonitruante qui fit trembler l’assemblée il hurla :
— Dois-je répéter les deux premiers commandements afin que vous saisissiez le sens du troisième ?
Une main se leva.
Ce qu’il se produit alors scella le sort de ce peuple pour les siècles qui suivirent.
J’hésite à vous le retranscrire dans ce conte. Non pas par peur de vous choquer, car votre sensibilité ne m’intéresse guère, mais parce que la langue qui est la vôtre est très mal adaptée.
J’ai peur qu’en utilisant votre vocabulaire, je perde la subtilité de l’action. Pour la suite du récit, je vous demande de comprendre qu’en ces temps-là, la notion de bien et mal était beaucoup plus confuse que celle d’aujourd’hui.
Vous voilà averti.
La main qui se levait était celle de la jeune fille qui avait très justement fait remarquer que Machiavel existerait, mais des siècles plus tard.
Elle rabaissa sa main, comme pour se raviser. Elle venait de comprendre, de vraiment comprendre, je dirais même de tout comprendre.
Cette jeune fille n’était pas spécialement brillante, ce qui explique que si elle avait compris, tous l’avaient compris aussi.
Les femmes s’avancèrent d’un même pas vers Ouquanta. Il leva le bras droit et elles se mirent derrière lui comme une armée à la parade. Les hommes, muets, le corps tétanisé comme les soldats en terre cuite chargés de protéger Qin Shi Huang, le premier empereur de Chine dans l’eau delà.
Quant aux enfants, les premiers pleurs montaient comme gronde l’orage. La jeune femme se pinça les lèvres puis fit mécaniquement deux pas à gauche, deux autres en avant et trois à droite pour se positionner face à Ouquanta. Elle leva la tête, le géant baissa la sienne, ses yeux jetaient des éclairs. Mais elle ne se laissa pas impressionner et pointa le doigt vers lui, un doigt accusateur.
— De qui portes-tu me messages pour oublier les enfants ?
Ouquanta sourit.
Celui qui t’a appris cette marche en sept pas.
Je ne suis le messager de personne ! N’avez donc rien appris de ce que je viens de vous révéler ?
Je vous méprise, vous êtes de la vermine, vous ne méritez en rien mon savoir.
Je voudrais vous voir tous morts, et je ne peux me réprimer mon désir ! Tel l’indique mon premier commandement ! Soumettez-vous à ma volonté ! Tel que l’implique le deuxième commandement. Quant aux femmes… les femmes… vous ne…
Le ciel se noircit.
La pluie se mit à tomber.
Et dans un fracas ahurissant, un éclair éclata ! La foule détourna un instant le regard de notre prophète pour se rassurer.
Quand ils reposèrent les yeux sur lui, il rigolait d’un rire puissant et mauvais.
La jeune femme toujours face à Ouquanta, nullement impressionnée par cette démonstration violente, se retourna vers les hommes.
— Avez-vous compris son message ?
Ils la regardaient avec des airs apeurés. Puis l’un d’entre eux sortit du rang, le doigt levé, petit garçon bien propret, prêt à sauver sa peau en toutes circonstances. Collabo dans l’âme, lâche dans l’acte, servile face aux puissants, flatteur de chefs.
— Nous devons obéir aux femmes et à toi, grand Ouquanta.
Il s’inclina et le géant vert, furieux, le prit dans une main, le pressa comme un citron et le jeta au loin. Les hommes hurlèrent de terreur. Mais la jeune femme ne brocha pas et se tourna vers lui. Et d’une voix de maîtresse s’adressa à lui.
— Ce qui se conçoit bien s’énonce bien. Alors, délivre-nous clairement ton message Ouquanta.
Ouquanta ouvrit la bouche, comme pour déclarer quelque chose, mais se ravisa.
Qu’ai-je été présomptueux de penser que je puisse vous expliquer ma révélation se dit-il. Ces gens sont faibles, peureux et sans espoir de rédemption.
Ce qu’il se passa alors fut effacé des livres d’histoire ; peu de personnes en gardent le souvenir. Est-ce réel ou imaginaire ? Moi-même, je ne saurais vous le dire. Mais c’est ainsi qu’on me l’a raconté.
Ouquanta prit une grande inspiration ; de la chaleur se dégagea de son corps. On pouvait la sentir rayonner à une centaine de mètres à la ronde.
Puis une lumière se mit à sortir de ses mains, tel un rayon brûlant, et il anéantit toutes les personnes aux alentours. Ouquanta reprit le chemin de la montagne et disparut à tout jamais.
Seul survécut le petit garçon qui avait été pressé comme un citron. C’est par lui que l’on connaît les faits que je vous ai contés aujourd’hui.
Me voilà à la fin de mon récit ; je suis bien en peine de vous en décrire la morale, tant cette histoire est compliquée.
Je finirai donc ainsi : quand on essaie d’élever l’homme, le massacre n’est jamais loin.
L’histoire reprit corps lorsque le petit garçon atteint sa vingtaine. Il n’était plus le garçonnet servile, même si cela lui avait sauvé la vie. Il voulut trouver le message d’Ouquanta persuadé qu’il y en avait un comme d’autres croient en un Dieu.
Il parcourut le monde tel un missionnaire pour raconter l’histoire du géant vert. Les gens l’écoutaient avec intérêt, rarement avec moqueries. Personne ne devinait le message d’Ouquanta malgré les débats enflammés qui ponctuaient sa narration. Il ne désespérait pas, escalada des montagnes, traversa des déserts, des forêts, avala les océans, dormit sous des ciels étoilés, se cacha des orages.
Il finit par atterrir dans un village perché en haut d’une falaise. Seuls des vieillards y vivaient. Ils le reçurent avec gentillesse et écoutèrent son histoire. Lorsqu’il se tut, un silence se fit. Il dura si longtemps qu’il se sentit gêné au point de s’en aller discrètement comme un voleur. À peine eût-il franchi la porte, qu’une voix tonitruante, le saisit tout entier : « Le voyage intérieur est l’unique chemin que chacun doit emprunter pour découvrir son message et ne pas tomber de la falaise. ». Il se retourna et se trouva nez à nez avec une vieille femme. Elle le prit par les épaules et lui chuchota à l’oreille : « Peu font ce voyage, mais ils évitent l’abîme à tous. ».